Je suis dans le salon. Martine tricote une écharpe pour son nounours. Elle me raconte sa journée. Elle a joué du piano (la marche turque) à l'arrière du restaurant, elle dit ne pas savoir bien jouer mais a pratiqué pendant 10 ans. Ensuite elle fait son tour de promenade dans le petit jardin jonché de feuilles jaunes/orangées. Puis elle s'est rendue à l'atelier art-thérapie dans la petite maison qui accueille les patients de l'hôpital de jour. Les médecins la poussent à prendre l'air. Je fais la même chose sans l'aide de ces derniers.
"On paie trop d'impôts hein c'est vrai ? Pourquoi ils font ça ? C'est trop cher, hein c'est pas bien ?" Dixit Michel, grand enfant, grand angoissé, grand assisté.
Lucia, Roumaine, aime les sorties culturelles. Elle mange tous ses repas dans sa chambre avec en fond sonore LCI. J'aime son doux accent.
Jean-Charles ne parle pas, ou alors de façon inaudible. Il se pose au milieu du salon et semble attendre on ne sait quel évènement qui ne vient jamais. Il porte toujours son petit sac à dos bleu sur les épaules, près pour de nouvelles aventures.
Claire passe ses journées à boire du thé biologique dans sa tasse Harry Potter. Son truc c'est de jouer au couple avec Cédric; tous deux sont là pour alcoolisme.
Hervé, 48 ans, éternel séducteur fraichement divorcé, bon parti ("vive la Suisse" clame-t-il), aimerait se caser. Il me pose des questions sur les ordinateurs et les iphone, prétextant ne rien y connaitre.
Pierre vit à Saint Cloud et supporte mal son passage à Ville d'Avray. Mais peu à peu il se sociabilise lors des repas. Il est passionné d'histoire et de séries américaines qu'il visionne sur son pc. Lorsqu'il s'exprime en public, une certaine éloquence émane de ses discours. Il a vécu au Tchad et maîtrise le sujet des anciens combattants africains enrôlés par les alliés en 40 par De Gaulle. J'aime l'écouter. Mais il rentre chez lui demain, il va me manquer. Sa fille crée des émissions culinaires télévisées.
Michelle, prof d'histoire, se dit harcelée par une schizophrène de type léger. Elle prend des distances, essaie de perdre du poids. Elle est ma partenaire de ping pong. Elle aussi va me quitter.
Perrine est une jolie trentenaire qui a besoin de beaucoup d'attention. Cela se manifeste par des petites blagues. Elle reste malgré tout très altruiste. Elle me prête parfois son manteau le soir lorsqu'il fait frais.
"Rah je ne sais plus ce que je dis, je m'excuse tout le temps et je parle trop quand une fille me plaît." Alexis et son charabia, bredouillant, 23 ans, sous curatelle.
Ouzzedine est cuisinier/serveur et aime faire son one-man-show lorsqu'il apporte les plats. Il plaisante avec les patients et anime un atelier percussions tous les quinze jours.
Joel (dit Charlie) est Normand et traîne un fond de dépression (même si j'ai du mal à le percevoir) jumelé avec une tendance à se réfugier dans l'alcool. Il produit du lait (= fermier dans mon jargon) et aime se balader en peignoir le soir. Il aime parler fromages et viandes dans le but de comparer la nourriture industrielle à celle qu'il vend lui-même. Il fait des remarques salaces et le cynisme l'habite. Mais j'apprécie l'air grognon qu'il se donne.
Asmaa, psychologue d'hôpital de jour, est une jolie beurette sympathique. Je ne lui donne même pas la trentaine. Elle anime l'atelier "contes" (qu'est-ce que ?) et propose des sorties culturelles sur Paris. Hier en groupe d'une huitaine de personnes nous nous sommes rendus au Petit Palais (je n'y avais jamais mis les pieds) pour contempler les photos de Pierre/père et Alexandra/fille Boulat (inconnus au bataillon de mes maigres références photographiques). Le père fréquentait du beau monde en immortalisant Truman Capote, Yves Saint Laurent, Edith Piaf, Françoise Dorléac, De Gaulle, etc... puis s'intéressait au Paris de l'après 40 avec toute l'imigration qui en découla (des contrôles d'identités dans les bidonvilles de Nanterre aux premières rébellions algériennes contre l'Etat français). La culture américaine marqua également ses esprits puisqu'il séjourna à New-York afin de mieux y cerner l'essence de ce peuple tout à fait "neuf".
La fille, elle, pourrait être qualifiée de reporter de guerre. Elle a fait le tour des conflits modernes qui nourrissent notre actualité quotidienne (de la Palestine à l'Irak en passant par l'Indonésie puis la Yougoslavie). Des femmes voilées ayant eu le droit de vote récemment aux bombardements américains censés délivrer la population du terrible Saddam Hussein. Images difficiles, donc (jonchements de cadavres, destructions d'habitats, cérémonies mortuaires etc...). Quelques clichés ont retenu mon attention, notamment celui de ces écoliers tenant leurs chaises en plein champ de ruine en Afghanistan et essayant de se trouver un coin plus "tranquille" pour débuter leurs leçons. Ou alors cette femme musulmane qui fait presque un malaise au milieu des dames d'honneur de sa fille fraîchement mariée car le gendre en question n'a pas offert à sa dulcinée le collier prévu et tant convoité par la famille.
Essayant de se démarquer de son père, Alexandra s'essaya brièvement à la peinture, très enfantine, moins intéressante que sa vocation première selon moi.
Nous entrons donc dans ce majesteux palais (le jardin central semblait de toute beauté) aux portes d'entrée dorées en volutes et débarquons dans la pièce principale en désordre puisque les photographies trônent en mileu d'allée entre les vases époque art nouveau, statues et autres tableaux expressionnistes (dieu que j'aime Courbet, Cézanne, Gustave Doré, Henner et Moreau ! ainsi que les sculptures diaphanes exempts de légendes (?). Mais le sous-sol fut plus cohérent au niveau du regroupement des photos. J'ai pris mon temps, j'étais à la traîne, ne pouvant m'empêcher de truffer mon calepin de diverses références. J'aurais voulu admirer le mobilier 18ème mais nous étions pressés. Et oui, le goûter est chose sacrée pour les petits patients. Passant devant le grand Palais où il y avait foule (relative tout de même) pour l'exposition Claude Monet, nous débarquâmes dans un café typiquement parisien pour nous désaltérer et échanger nos impressions. "Dures" fût le terme récurrent choisi par mes accolytes férus d'art. J'avais envie de répondre que même si nous étions à l'abri d'une certaine misère matérielle, ces clichés illustraient parfaitement la cruauté de la vie et que nous ne pouvions passer à côté de telles immortalisations de misères humaines. Car la télévision n'offre pas ce sentiment de malaise suite aux conflits qui peuplent notre la planète. Les images défilent et nous indiffèrent à l'instar d'une page de publicités. L'image figée, elle, est infiniment plus brutale. Mais je me tue, de peur de passer pour une donneuse de leçons que je suis parfois. S'ensuivit une petite discussion autour des différents musées parisiens à découvrir (dieu que j'aimerais retourner voir l'expo Basquiat). J'ai tenté d'évoquer l'exposition choc (pourquoi "choc" on se le demande, le nu fait tellement partie de notre quotidien) de larry Clark mais pas d'emballement. Les dépressifs n'aiment pas le graveleux. En même temps on ne peut pas reprocher à un groupe de malades de s'offusquer de la duretée de la vie de miséreux dans certaines régions du monde (et pourtant loin de moi l'idée de me faire passer pour la blasée notoire que je suis la plupart du temps).
Sur le chemin du retour quelques pensionnaires de jour nous quittèrent pour rentrer chez eux, et s'engagea alors sur le parcours entre la gare de Ville d'Avray et la clinique une discussion pseudo politique motivée par les récentes grèves. Pas grand chose à en conclure vu le peu d'intérêt que nous, jeunes gens (la psy, la stagiaire et moi) portons à ce sujet méconnu. Mais nous dérivâmes sur le charisme de nos chers présidents prédécesseurs ainsi que leurs origines.
En parlant de la stagiaire, cette petite Marine qui fait le trajet Vitry-Hauts de Seine tous les jours est bien mignonne. Elle m'avoua ses origines asiatiques que je n'aurai jamais devinées.
Je dois poursuivre "Peau de chagrin" et aller à Nanterre, lieu culte et usine à moutons de futurs contribuables.
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t'es extremement cultivée, j'arrive pas à suivre
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