"-Simplement ceci. Croyez-vous sincèrement que mon cerveau, une fois dans le bassin, fonctionnera exactement comme il le fait à présent? Le croyez-vous capable de penser et de raisonner comme je le fais, moi, actuellement? Et ma mémoire, n'en souffrirait-elle pas ?
"-Je n'ai aucune raison de penser le contraire, répondit-il. C'est le même cerveau. Il est vivant. Il n'est pas abîmé. Personne n'y aura touché. Nous n'aurons même pas ouvert la dure-mère. Nous aurons seulement_et là est la grande différence_coupé tous les nerfs qui en partaient, à l'exception du nerf optique, ce qui siginifie que votre pensée ne sera plus perturbée par les sens. Vous vivrez dans un monde extrêmement limpide et détaché de tout. Rien ne pourra vous gêner, pas même la douleur. Vous serez même incapable d'en éprouver puisque vous n'aurez plus de nerfs pour la transmettre. Dans un sens, ce sera une situation idéale. Pas d'ennuis, pas de craintes, pas de douleurs physiques. Ni faim ni soif. Et même aucun désir. Rien que votre mémoire et votre pensée, et si l'oeil qui vous reste est en bon état, rien ne vous empêchera de lire des livres. Tout cela me paraît plutôt fort agréable.
"-Vraiment?
"-Vraiment, William. Et surtout pour un philosophe. Ce serait une expérience passionnante. Vous pourriez méditer sur tous les problèmes du monde avec un détachement et une sérénité jamais atteints auparavant par aucun homme. Et qui sait? Vous pourriez avoir de grandes pensées, des idées de génie qui révolutionneraient notre façon de vivre! Essayez donc d'imaginer le degré de concentration que vous seriez capable d'atteindre!
"-Et la frustration, dis-je.
"-C'est insensé. Il n'y aurait pas de frustration. Vous ne pourriez ressentir de frustration sans désir, et vous n'éprouverez aucun désir. Aucun désir physique, en tout cas.
"-Je pourrais me souvenir de ce que fut ma vie, et désirer y revenir.
"-Revenir, dans cette saloperie? Sortir de votre bassin douillet pour revenir dans ce bordel?
Roald Dahl, Kiss Kiss.
mardi 30 mars 2010
jeudi 18 mars 2010
"L'âme de Billie Holiday" sur du Joy Division
1939. Elle drague le micro. Son effronterie est suave. Robe longue corsetée en passementerie. Gazes de jazz partout, de la buée sur le regard. Elle aimerait être déjà à l'époque où elle baissera les bras.
Les cordes vocales sont des hanches doubles musculaires qui délivrent un spectre de raies réglable à volonté grâce à un système de muscles, de cartilages et de muqueuses.
1944. Le rouge à lèvres luisant. Bouche énorme.
Une double ou triple rangée de perles au cou dodu.
Un côté effaré, l'autre en impudence, en outrecuidance brésiloide. Peau très lisse. Cheveux moussifs...
1945. Un canon dans un artichaut de taffetas bleu brocardé.
Ava-Gardnéro-Gene-Tierneyisante, la gueule floue d'être si sexy. Des barrettes et la Fleur. Gants de soirée spéciaux "cache-trous-de-bras" à mi-coude. Le double menton très émouvant.
...
Les cordes vocales sont des hanches doubles musculaires qui délivrent un spectre de raies réglable à volonté grâce à un système de muscles, de cartilages et de muqueuses.
1944. Le rouge à lèvres luisant. Bouche énorme.
Une double ou triple rangée de perles au cou dodu.
Un côté effaré, l'autre en impudence, en outrecuidance brésiloide. Peau très lisse. Cheveux moussifs...
1945. Un canon dans un artichaut de taffetas bleu brocardé.
Ava-Gardnéro-Gene-Tierneyisante, la gueule floue d'être si sexy. Des barrettes et la Fleur. Gants de soirée spéciaux "cache-trous-de-bras" à mi-coude. Le double menton très émouvant.
...
lundi 15 mars 2010
mardi 9 mars 2010
L'Ecriture ou les tribulations d'une caissière (fin Janvier)
Vaucresson: ville bourgeoise, peu d'étrangers, "stars" de secondes zones (Karen Cheryl m'a tendrement signée un autographe; j'ai reconnu Marianne Basler; de la famille des De Funès et Belmondo passe régulièrement).
Un vieux a volé des pochettes de classeurs par non-envie de faire la queue. Un autre a volé un gros livre sur Albert Camus.
Quelques clients sentent l'alcool.
Quelques rares autres sont désagréables car pressés (ou pas).
Une "baronne" abusément maquillée est mythomane et appelle Nicolas "mon chéri".
"Enfin! On ne met pas les stylos dans sa poche avant d'avoir payé!" Mère scandalisée à son fils qui reste sans voix, les yeux ronds.
"Hum, je vous ai facturé 500 000 euros." Moi qui ai fait une erreur avec le scan. Rires.
Client(e)s charmant(e)s, limite clins d'oeils. [poivrots au bar. Ouvriers qui mangent.]
Je galère encore pour les papiers cadeaux. Je m'excuse 50 fois par jours. Je dis bonjour/au revoir/merci 500 fois par jours.
"Vous êtes éblouissante mademoiselle", "Et restez belle", "Comment va votre petite chose sur le nez (il parle d'un piercing)? Elle pousse? C'est vous la belle plante." Un vieux qui me fait peur.
"Je suis crevé; dodo; j'en ai marre." Nicolas, 50 fois par jours.
J'ai mal aux pieds et les yeux fatigués.
Je dois écrire aux grands-parents, pas par politesse mais parce que je les aime malgré tout.
Les clients sont nombreux avant la fermeture du magasin (à croire qu'ils s'imitent les uns les autres car quand l'un va à la caisse, l'autre suit).
J'appelle souvent Nicolas à la caisse, je crois qu'il me déteste, et c'est un peu réciproque.
Vincent était gentil et drôle mais il expliquait trop vite. Il est désormais pompier, le ouf.
Une cliente s'est vexée car je ne lui ai pas proposé de sac.
Beaucoup de jeunes/ parents achètent des livres de révisions pour le bac.
J'ai hâte de porter mes nouvelles lunettes.
J'ai hâte de faire les soldes même si je déteste La Défense.
J'ai hâte de revoir Simon et Anne.
Je dois appeler maman.
"Il faut que tu te fasses davantage confiance." Nicolas, perspicace.
Chantal, femme du patron: "Vous avez tout sauf confiance en vous."
Ally McBeal me fait glousser.
Et si je me réconcilais avec DAD ?
Une dame est excédée parce qu'une autre est passée devant elle. Son mari: "Vous étonnez pas si les grandes surfaces vous piquent vos emplois."
Première paye: bien-être.
François Bouret me fait peur.
Valentine, timide, s'en est allée, nous a offerts des chocolats. Pareil pour Sonia, des dattes en prime.
Cléo est une chipie, elle est obsédée par le fait de ramener des objets dans sa cage.
Les gens trop attirés par la mode me sont antipathiques.
Julie fait du droit et apprécie Inglorious Basterds mais pas Edvard Munch (??).
Hier, Nicolas fut (bien) énervé. Une de mes pires journées. Je pose du café derrière la caisse et il renverse le verre. Il me regarde, furieux. Je ne sais plus où me mettre.
Je hais les avoirs (informatique).
Quand monsieur Authier est à la caisse, je plante. Pression.
Un vieux a volé des pochettes de classeurs par non-envie de faire la queue. Un autre a volé un gros livre sur Albert Camus.
Quelques clients sentent l'alcool.
Quelques rares autres sont désagréables car pressés (ou pas).
Une "baronne" abusément maquillée est mythomane et appelle Nicolas "mon chéri".
"Enfin! On ne met pas les stylos dans sa poche avant d'avoir payé!" Mère scandalisée à son fils qui reste sans voix, les yeux ronds.
"Hum, je vous ai facturé 500 000 euros." Moi qui ai fait une erreur avec le scan. Rires.
Client(e)s charmant(e)s, limite clins d'oeils. [poivrots au bar. Ouvriers qui mangent.]
Je galère encore pour les papiers cadeaux. Je m'excuse 50 fois par jours. Je dis bonjour/au revoir/merci 500 fois par jours.
"Vous êtes éblouissante mademoiselle", "Et restez belle", "Comment va votre petite chose sur le nez (il parle d'un piercing)? Elle pousse? C'est vous la belle plante." Un vieux qui me fait peur.
"Je suis crevé; dodo; j'en ai marre." Nicolas, 50 fois par jours.
J'ai mal aux pieds et les yeux fatigués.
Je dois écrire aux grands-parents, pas par politesse mais parce que je les aime malgré tout.
Les clients sont nombreux avant la fermeture du magasin (à croire qu'ils s'imitent les uns les autres car quand l'un va à la caisse, l'autre suit).
J'appelle souvent Nicolas à la caisse, je crois qu'il me déteste, et c'est un peu réciproque.
Vincent était gentil et drôle mais il expliquait trop vite. Il est désormais pompier, le ouf.
Une cliente s'est vexée car je ne lui ai pas proposé de sac.
Beaucoup de jeunes/ parents achètent des livres de révisions pour le bac.
J'ai hâte de porter mes nouvelles lunettes.
J'ai hâte de faire les soldes même si je déteste La Défense.
J'ai hâte de revoir Simon et Anne.
Je dois appeler maman.
"Il faut que tu te fasses davantage confiance." Nicolas, perspicace.
Chantal, femme du patron: "Vous avez tout sauf confiance en vous."
Ally McBeal me fait glousser.
Et si je me réconcilais avec DAD ?
Une dame est excédée parce qu'une autre est passée devant elle. Son mari: "Vous étonnez pas si les grandes surfaces vous piquent vos emplois."
Première paye: bien-être.
François Bouret me fait peur.
Valentine, timide, s'en est allée, nous a offerts des chocolats. Pareil pour Sonia, des dattes en prime.
Cléo est une chipie, elle est obsédée par le fait de ramener des objets dans sa cage.
Les gens trop attirés par la mode me sont antipathiques.
Julie fait du droit et apprécie Inglorious Basterds mais pas Edvard Munch (??).
Hier, Nicolas fut (bien) énervé. Une de mes pires journées. Je pose du café derrière la caisse et il renverse le verre. Il me regarde, furieux. Je ne sais plus où me mettre.
Je hais les avoirs (informatique).
Quand monsieur Authier est à la caisse, je plante. Pression.
jeudi 4 mars 2010
Le mauvais marin
Il poussa la porte-moustiquaire, foula la pelouse jusqu'au belvédère et gravit les marches à son tour sous le regard de Dolores ruisselante, une jambe dans le vide tandis qu'elle donnait de l'autre une impulsion paresseuse à la balancelle.
"Quand as-tu avalé tout ça, ma chérie ? Demanda-t-il.
-Ce matin." Elle lui tira la langue, esquissa de nouveau un sourire rêveur et s'absorba dans la contemplation de la coupole au-dessus d'eux. "Mais il n'y en avait pas assez. Je n'arrive pas à dormir. J'ai tellement envie de dormir... Je suis si fatiguée... "
Il vit les bûches sauter à la surface du lac derrière elle, et il sut tout de suite que ce n'étaient pas des bûches, mais il détourna les yeux et les posa de nouveau sur sa femme.
"Qu'est-ce qui te fatigue autant ?"
Elle haussa les épaules et laissa retomber ses mains.
"Tout ça. Je suis si fatiguée... Je voudrais juste rentrer à la maison.
-Tu es à la maison."
D'un geste, elle indiqua la coupole.
"Là-haut, je veux dire."
Teddy regarda à nouveau les bûches qui tournoyaient lentement dans l'eau.
"-Où est Rachel ?
-A l'école.
-Elle est trop jeune pour aller à l'école, ma chérie.
-Pas dans mon école", répliqua-t-elle avec un horrible rictus.
Soudain, Teddy hurla. Il hurla si fort que Dolores tomba de la balancelle. Il l'enjamba, sauta par-dessus la balustrade à l'arrière du belvédère et couru comme un fou en criant: "Non, mon Dieu, je vous en prie, pas mes bébés, non, Seigneur, oh non..."
Il s'élança dans le lac, glissa et chuta tête la première, et l'eau le recouvrit comme de l'huile. Il se mit à nager de toutes ses forces jusqu'à les rejoindre enfin. Les trois bûches. Ses bébés.
Edward et Daniel gisaient sur le ventre, et Rachel sur le dos, fixant le ciel et les nuages de ses yeux grands ouverts, empreint de tous le désespoir de sa mère.
Dennis Lehane
"Quand as-tu avalé tout ça, ma chérie ? Demanda-t-il.
-Ce matin." Elle lui tira la langue, esquissa de nouveau un sourire rêveur et s'absorba dans la contemplation de la coupole au-dessus d'eux. "Mais il n'y en avait pas assez. Je n'arrive pas à dormir. J'ai tellement envie de dormir... Je suis si fatiguée... "
Il vit les bûches sauter à la surface du lac derrière elle, et il sut tout de suite que ce n'étaient pas des bûches, mais il détourna les yeux et les posa de nouveau sur sa femme.
"Qu'est-ce qui te fatigue autant ?"
Elle haussa les épaules et laissa retomber ses mains.
"Tout ça. Je suis si fatiguée... Je voudrais juste rentrer à la maison.
-Tu es à la maison."
D'un geste, elle indiqua la coupole.
"Là-haut, je veux dire."
Teddy regarda à nouveau les bûches qui tournoyaient lentement dans l'eau.
"-Où est Rachel ?
-A l'école.
-Elle est trop jeune pour aller à l'école, ma chérie.
-Pas dans mon école", répliqua-t-elle avec un horrible rictus.
Soudain, Teddy hurla. Il hurla si fort que Dolores tomba de la balancelle. Il l'enjamba, sauta par-dessus la balustrade à l'arrière du belvédère et couru comme un fou en criant: "Non, mon Dieu, je vous en prie, pas mes bébés, non, Seigneur, oh non..."
Il s'élança dans le lac, glissa et chuta tête la première, et l'eau le recouvrit comme de l'huile. Il se mit à nager de toutes ses forces jusqu'à les rejoindre enfin. Les trois bûches. Ses bébés.
Edward et Daniel gisaient sur le ventre, et Rachel sur le dos, fixant le ciel et les nuages de ses yeux grands ouverts, empreint de tous le désespoir de sa mère.
Dennis Lehane
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