lundi 10 janvier 2011

Psychokinèse

Danforth, avec mépris.
Je vous ordonne de vous taire. (Silence.) Monsieur Cheever, voulez-vous entrer au Tribunal et amener ici les enfants ? (Cheever sort et Danforth se tourne à Mary.) Mary Waren, s'il faut en croire votre déposition, vous avez menti effrontément devant la Cour, alors que votre témoignage, vous le saviez, ne pouvait manquer de faire pendre des gens. (Silence.) Répondez.

Mary
Oui, Monsieur.

Danforth
Qui vous a appris votre religion ? Ne savez-vous pas que Dieu damne tous les menteurs ? (Silence.) Mary Waren, n'est-ce pas à présent que vous mentez ?

Mary
Non, Monsieur. A présent je suis avec Dieu.

Danforth
Vous êtes avec Dieu à présent ?

Mary
Oui, Monsieur.

Danforth, se contenant.
Ou bien vous mentez à présent ou bien vous avez menti au Tribunal et, dans l'un et l'autre cas, vous avez commis un parjure et vous irez en prison. Vous devez savoir, Mary, qu'on ne peut pas mentir sans être puni ?

Mary
Je ne peux pas mentir plus longtemps. Dieu est avec moi, Dieu est avec moi !
(Elle éclate en sanglots, tandis que par la porte de droite entrent Mary Walcots, Mercy Lewis, Betty Parris, Suzanna Walcots, Eva Barow, Jenny et Abigail. Cheever vien à Danforth.)

Cheever
Cathy Putnam n'était pas au Tribunal, Monsieur, ni les autres enfants.

(Les jeunes filles s'assoient.)

Danforth
Votre amie Mary Waren dépose, sous la foi du serment, n'avoir jamais vu d'apparition d'esprits familiers ou d'uncarnation quelconque du Diable. Elle affirme également qu'aucune de vous n'en a jamais vu non plus. (Une pause.) Mes enfants, nous sommes ici dans un tribunal pour appliquer la loi sans faiblesse, car la loi est fondée sur la Bible, et la Bible, écrite par Dieu lui-même, interdit la pratique de la sorcellerie, que nous avons le devoir de punir de mort. D'autre part, la loi et la Bible damnent tous les menteurs, tous les porteurs de faux-témoignages. (Une pause.) Naturellement, il ne m'échappe pas que le but de cette déposition pourrait être de nous aveugler, ni que Mary Waren ait pu se laisser séduire par Satan qui nous l'enverrait pour troubler notre entreprise sacrée. S'il en est ainsi, elle mérite la corde. Mais; si elle a dit vrai, je vous adjure de cesser vos mensonges et de confesser votre but. (Pause.) Abigail Williams, levez-vous. (Abby se lève lentement.) Y a-t-il quelque chose de vrai dans ce que dit Mary Waren ?

Abigail
Non, Monsieur.

Danforth, il réfléchit, regarde Mary Waren puis Abigail.
Enfants, il nous faut la preuve que l'une de vous deux est sincère. Voyons, êtes-vous, l'une ou l'autre, disposée à faire sur le champ l'aveu de votre mensonge ou faudra-t-il que je vous fasse donner la question ?

Abigail
Je n'ai aucun à vous faire, Monsieur. Elle ment.

Danforth, à Mary.
Osez-vous à présent maintenir ce que vous avez dit ?

Mary, faiblement.
Oui, monsieur.

Danforth, il se tourne à Abigail.
Dans la maison de M. Proctor, on a découvert une poupée, le corps traversé par une aiguille. Mary Waren affirme que vous étiez assise auprès d'elle, durant une séance de la Cour, quand elle confectionnait cette poupée et que vous l'avez vue alors qu'elle enfonçait l'aiguille. Qu'avez-vous à dire à cela ?

Abigail, elle semble indignée.
C'est un mensonge, Monsieur.

Danforth
Mary Waren ?

Mary, à Abigail.
Abby, souviens-toi ! Quand j'ai enfoncé l'aiguille, tu étais auprès de moi ! Tu me regardais !

Abigail
Votre Honneur, me permettez-vous de poser une question ?

Danforth
Parlez, Abigail.

Abigail
Mary Waren a menti, Monsieur. Mais si elle avait dit vrai, que devrait penser le Tribunal d'une fille qui plante des aiguilles dans des poupées ?

Danfort
Voilà qui mérite réflexion. En somme, Mary Waren, vous vous accusez vous-même de vous livrer à des pratiques de sorcellerie.



Arthur Miller, Les sorcières de Salem

jeudi 6 janvier 2011

Démon: être intermédiaire entre les dieux et les hommes, pouvant être bon ou mauvais

La reine.- Amis, quiconque a connu le malheur sait que, du jour où a passé sur eux une vague de maux, les hommes vont sans cesse s'effrayant de tout, tandis qu'au milieu d'un destin prospère ils croient que le destin qui leur porte bonheur soufflera toujours. Pour moi, aujourd'hui, tous est plein d'effroi: à mes yeux se révèle l'hostilité des dieux; à mes oreilles monte une clameur mal faite pour guérir ma peine - si grande est l'épouvante qui terrifie mon coeur ! C'est pourquoi je reviens du palais ici, sans char, sans mon faste passé, afin d'apporter au père de mon fils les libations apaisantes aux morts que mon amour lui offre: le doux lait blanc d'une vache que le joug n'a point souillée, le miel brillant que distille la pilleuse de fleurs, joints à l'eau qui coule d'une source vierge; et aussi cette pure et joyeuse liqueur, sortie d'une mère sauvage, d'une vigne antique; ce fruit odorant de l'olivier blond, dont le feuillage vivace s'épanouit en toute saison; et des fleurs en guirlandes, filles de la terre fertile. Allons, amis, sur ces libations offertes à nos morts, faites retentir vos hymnes: évoquez le démon Darios, tandis que je dirigerai vers les dieux infernaux ces hommages que boira la terre.

Le Coryphée.- Reine que vénèrent les Perses, adresse donc tes libations aux demeures souterraines: nos hymnes, à nous demanderont que ceux qui guident les morts nous soient cléments sous la terre. Allons, saintes divinités des enfers, Terre, Hermès, et toi, souverain des morts, faites remonter cette âme à la lumière. Si, mieux que nous, il sait le remède à nos maux, il peut, seul entre les hommes, nous révéler quand ils finiront.


Les Perses, 607-632.

lundi 3 janvier 2011

Theory of big bang

C'est un moment très troublant: deux fois par semaine, pendant neuf ans, on a dit à quelqu'un tout ce qu'on ne dit à personne, noué une relation qui ne ressemble à aucune autre, et voilà que d'un commun accord on met fin à cette relation en estimant que cette fin en est l'accomplissement; oui, vraiment, c'est troublant. En sortant de cette dernière séance, Etienne reprend à la gare du Nord le train pour Lille où, en fin d'après-midi, il donne son premier cours à un groupe de très jeunes avocats. Nathalie fait partie de ce groupe, qui se rassemble ensuite au café pour discuter. Certains ont adoré Etienne, d'autres l'ont détesté. Elle, elle l'a adoré. Elle l'a trouvé brillant, original, iconoclaste. La douceur de sa voix l'a émue, elle devine derrière son humour une richesse d'expérience, un mystère qui la fascinent. Elle fait son enquête, apprend où il habite et qu'il habite seul, se promène seul, va seul acheter des livres à la Fnac. Il lui plaît de plus en plus. Aux cours suivants, il lui semble qu'il s'intéresse à une fille de sa promotion mais ça ne l'inquiète guère, d'abord parce que la fille est déjà engagée par ailleurs, ensuite et surtout parce que même si lui ne le sait pas encore elle sait, elle, qu'il est l'homme de sa vie. Elle l'invite à une soirée, il n'y vient pas. Le cours prend fin, c'était un cycle bref, quelques séances seulement. Alors elle va le voir au tribunal et lui explique que les étudiants, restés sur leur faim, en voudraient au moins une de plus. Ce n'est pas vrai mais elle rameutera une dizaine de copains pour faire de la figuration lors de cette séance supplémentaire qui a lieu chez Etienne, très informellement. A la fin, les figurants s'éclipsent. Nathalie, elle, s'attarde et lui propose d'aller au cinéma. Le film qu'ils vont voir, Rouge, de Kieslowski, raconte l'histoire d'un juge boiteux et misanthrope que joue Jean-Louis Trintignant, mais ils ne prêtent aucune attention à cette coincidence car au bout de dix minutes elle l'embrasse. Ils finissent l'après-midi chez lui, elle reste la nuit. Etienne comprend qu'il est en train de lui arriver quelque chose d'énorme et prend peur. Il était prévu qu'il parte le lendemain pour une semaine à Lyon, chez une amie, et, pensant se calmer, prendre du recul, il part. Il reste chez son amie une nuit, au cours de laquelle il comprend que non seulement il est tombé amoureux mais que cet amour est confiant, partagé, certain, qu'il va construire toute sa vie dessus. Le matin, il appelle Nathalie: je rentre, est-ce que tu veux qu'on se retrouve chez moi ? est-ce que tu veux habiter avec moi ? Elle débarque avec ses affaires, ils ne se quitteront plus.


Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne