mardi 29 juin 2010

Voix off

Voix de mon parrain.
"Alors, dans ton lycée, est-ce qu'il y a du sexisme ?" Je suis désarçonné. Il est invité à dîner chez mes parents, comme chaque fois qu'il vient à Paris. Bruno et moi entrons à petits pas, comme à regret, dans l'adolescence. Pudibonds, timides, incertains, nous redoutons ses adresses gaillardes, malignes, destinées souvent à nous mettre en boule. Son oeil rond, large et luisant, bordé de longs cils, qui l'agrandissent encore, pique dans nos regards fuyants, s'amuse, prend à témoin Papa et Maman, qui applaudissent à l'épreuve. Ils sont charmés par son aisance, sa liberté de ton, sa malice qui ne manque jamais ni d'élégance ni d'à-propos.
Voix teintée d'accent pied-noir et marseillais, à laquelle il imprime une douceur sensuelle, si clairement avouée, qu'une saine et suave autorité s'en dégage, autorité naturelle et paisible qui fait toujours défaut dans nos murs.
Je ne sais pas du tout ce que veut dire sexisme. Je me flatte d'être lettré, j'y mets tout mon honneur. Je refuse, malgré ma confusion, d'avouer mon ignorance. Sexisme ? Il y a du sexe au lycée ? On peut dire cela ainsi ? Mais je ne sais pas du tout. Je suis en quatrième et tout à fait vierge. Je n'ai pas même entendu parler d'un quelconque rapport sexuel autour de moi. Tous mes petits camarades me paraissent aussi puceaux que je le suis. Je vais sans doute me couvrir de ridicule aux yeux de mon parrain, qui semble attendre qu'il y en ait, au moins un peu, du sexisme. J'interprète ainsi le mot: pas vraiment de sexe, non, mais du sexisme, oui. Garçons et filles font des choses. "Oui, oui..., dis-je après une longue réflexion, juste ce qu'il faut."
Mon parrain rit franchement, de bon coeur, plié en deux. "Je me marre, excuse-moi mon petit, mais je me marre !" Il y a tant d'affection dans sa phrase, dans son timbre, que je n'éprouve aucune confusion, me marre à mon tour, victime hilare d'une si joyeuse mise en boîte.


Denis Podalydès

dimanche 27 juin 2010

Les valseuses

Il est 10h48 et son visage traduit déjà la contrariété.
De sa voix efféminée (malgré lui) il répond: "non je ne sais pas ce que tu as fait." C'est sa réplique lorsqu'il s'agit d'aider sa collègue paniquée.

Je le hais je le hais je le hais. De ne pas connaître la/les raison(s) pour la(e)quelle(s) je lui fais horreur, surtout.

Même quand il est jovial, avec son compagnon masculin, il me donne envie de le frapper. Car ce contraste est insupportable.
Pourquoi en arrive-t-on là ? Au début je suis ouvert, l'instant d'après je suis froid, limite dédaigneux.

Elle fouille dans le cuir chevelu car elle découvre des odeurs. Elle essaie de mordre car les palettes du goût l'obsède. Ses mouvements saccadés sont le fruit d'une curiosité sans borne. Prise d'otage du bidon.

"Moi je connais la solution: un tour dans les toilettes et hop, je tire la chasse."
Envie de meurtre, d'énumérer tout ce qui aurait dû être expié depuis des mois.
Et dire qu'il s'offusque dès le premier pouffement venu concernant son supposé mal de gorge.

Je n'ai jamais éprouvé autant de dégoût envers quelqu'un. Même mon propre père ne mérite pas tant d'incompréhension de ma part (quoique). Car lui, au moins, a une bonne raison de me détester: il m'a engendrée.
N. n'a rien. Juste mes robes, mes magazines et ma vie de femme.




Dernier point: comment peut-on rejeter en bloc un artiste parce que ce dernier aurait une nette attirance pour la Jeunesse ?

vendredi 25 juin 2010

L'autobiographie rêvée de Francis Ford Coppola

Son prénom est Angelo. Son nom est Tetrocini. Tetro, le triste, est le surnom qu'il s'est choisi pour changer, renaître, oublier le passé. Il a mis de côté ses ambitions littéraires, il a coupé les ponts avec sa famille, s'est installé à Buenos Aires, où il vit avec une fille qu'il a connue à l'asile psychiatrique. C'est là que son jeune frère, employé d'une compagnie maritime, vient lui rendre visite, lui reproche de l'avoir abandonné, et se fait accueillir fraîchement.

Ouvertement autobiographique, Tetro, le nouveau film de Francis Ford Coppola, est l'un des seuls dont il ait écrit le scénario lui-même (avec Conversation secrète, 1974). Il ne se cache pas d'y évoquer les rapports qu'il eut avec son frère aîné, son modèle, disparu soudainement lorsqu'il était âgé de 14 ans. L'épisode avait déjà été suggéré dans Rusty James (1983). Le film recèle une autre clé : la rivalité entre ces deux musiciens que furent le père et l'oncle de Coppola, le second ayant un jour suggéré au premier de changer de nom afin de ne pas lui faire de l'ombre.

Le thème de Tetro est donc la rivalité, la sourde lutte que se livrent des hommes d'une même famille pour s'affirmer artistiquement. Dans la famille Tetrocini, le despote est le père, chef d'orchestre renommé, dont on célébrera les funérailles sur une scène de théâtre, dans une atmosphère de rancoeur solennelle et de dérision. Un ogre séducteur qui aurait pu inspirer à Freud son Totem et tabou. Là encore, les fidèles de Coppola sont en terrain connu. Le Parrain II (1975) était l'histoire de deux frères dont l'un tue l'autre, tels Caïn et Abel, et qu'était le premier Parrain (1972) sinon l'histoire d'un père tyrannique flanqué de fils rivaux ? La réflexion de Tetro, au début du film, après qu'il s'est mis en retrait de son clan - "L'amour dans ma famille, c'est un couteau dans le dos" - vient en écho à celle du parrain Michael Corleone affirmant : "C'est ma famille, ce n'est pas moi."

Ce film-là déroute, parce que, à la différence des oeuvres les plus célèbres de Coppola, il se situe moins dans le tape-à-l'oeil que dans le contre-jour (le film est en noir et blanc à l'exception de flash-back en couleurs), moins dans l'exhibitionnisme et l'artifice que dans la pudeur. Du côté de Tennessee Williams, de Michael Powell (auquel le cinéaste rend hommage dans une scène inspirée de ses Contes d'Hoffmann), de Faust, de la danse et du théâtre, de la réflexion sur la création et sur les secrets, les démons intimes, plutôt que basé sur des considérations commerciales.

Il déroute aussi parce que Coppola s'était éloigné du cinéma, consacré à ses vignobles et à ses enfants, et qu'il revient, pas sénile pour un sou, avec une rare liberté de narration, une enviable vivacité de metteur en scène, pour creuser un sillon dans lequel il avait déjà laissé son empreinte : celui de la perpétuelle remise en question, du thème de la fuite, de l'autodestruction, de la tentation d'accumuler des références culturelles au risque de n'être pas compris.

Après L'Homme sans âge (2007), dans lequel un chercheur revivait sa vie à l'envers et s'enivrait du vertige d'une recherche d'un langage codé, Tetro est l'histoire d'un romancier qui se saborde, refoule son désir, camoufle un manuscrit que l'on ne peut lire que dans un miroir. Et l'histoire d'un héritier (frère ou fils, on n'en dira pas plus) qui, au prix d'une usurpation, oblige l'artiste à confesser ses vérités et à remettre son oeuvre à l'endroit.

Vincent Gallo, qui incarne Tetro, n'a pas une jambe dans le plâtre pour rien. Il s'agit ici de castration affective et créatrice, d'un coeur brisé et d'un corps cassé. On n'est par en Argentine par hasard : c'est la patrie de Borges, écrivain de la confusion d'identités. Mélodrame au final d'opéra, le film honore avec virtuosité cet art du son et de la lumière qu'est le cinéma. Tic-tac d'horlogerie (on sait chez lui l'obsession du temps qui passe), battements d'ailes d'un papillon attiré par une ampoule électrique.

Mais signe de vie, symptôme de vérité, cette lumière est aussi instrument de mort. C'est parce qu'il est aveuglé par les phares d'une voiture que Tetro tue sa mère dans un accident (au cours duquel on entend le frôlement du papillon contre le verre). C'est en raison de l'appât de la gloire que le père a oublié d'aimer les siens. Même couronné par le "Prix des parricides", Tetro ne veut ni reconnaissance ni notoriété. "Le succès n'est rien", dit-il. Assénée par Coppola, dont on sait la boursouflure narcissique, cette réplique acquiert un certain poids.


Jean-Luc Douin

dimanche 20 juin 2010

Crazy he calls me




J'avais l'oreille collée à la membrane, ça vibrait délicieusement. L'orchestre attaqua un tempo plus rapide. Mon père tapota du pied sous son strapontin: il fit trembler jusqu'à mon petit sexe déjà bien gonflé de bonheur, puis il souffla à maman le titre du morceau: je pus en profiter presque immédiatement. La voix s'étendit sur le hamac harmonique que les musiciens lui offraient. Elle ne chantait pas plus vite pour ça: toujours au tréfonds du temps, comme une horloge parlante jamais à l'heure, une bombe à retardement qui ne se presse pas... Je n'en croyais pas mes toutes petites oreilles. Ca swinguait si fort, ce décalage: ça mettait tellement en valeur la turbine de la rythmique derrière ! Emballé par l'espièglerie sereine de cette voix et le punch de son feu, je n'étais plus moi-même: je tendis mon cordon et imitai sur cette basse improvisée les pulsations des quatre temps. Un sourire sans dents illumina la caverne utérine...
J'avais presque envie de naître ! C'était nirvanant ! Je m'agitais à tel point dans la baleine que ma mère eut un malaise: l'oxygène m'arrivait mal. Je me replaçais en chien de fusil et papa fit évacuer maman de la salle: il lui soutenait l'énorme goitre ventral, et nous sortîmes tous les trois.

jeudi 17 juin 2010

Qu'est-ce que le Beau ?

Rechercher l'état second, à tout prix, où la conscience ne serait qu'accessoire.
"L'Empire des sens."

Voyager par ses propres moyens, sans culpabiliser en plaignant le pauvre père qui s'use au travail pour entretenir sa progéniture. Et surtout, cesser de se dire "il me doit bien ça, à défaut de."

Séduire, avec la tête, avec l'humour.
Lire toujours plus... en gardant à l'esprit la finalité: se nourrir. Car même si la rhétorique m'insupporte, elle peut impressionner. Les plus courageux n'auront pas peur.

Car le physique m'obsède au même titre qu'il m'écoeure.
Car M. Rochard a baissé les bras, ce qui peut peut-être me rendre service.

J'ai envie de savoir cuisiner, d'offrir, de me renflouer, d'aller à Metz, de croire en mon avenir de journaliste.

Le rêve et non l'espoir fait vivre.

Prochain livre: Marc-Edouard Nabe parce qu'il le vaut bien et parce que je ne suis pas prête à relire de la philosophie à proprement parler.

There will be blood est le meilleur film de 2007.

dimanche 13 juin 2010

SCUM

Le mâle, qui méprise sa nature déficiente, est saisi d'une anxiété profonde et submergé par une immense solitude lorsqu'il se retrouve dans sa seule affligeante compagnie. Il s'accroche alors à n'importe quelle femme dans le vague espoir de remplir son vide intérieur, et se nourrissant de l'illusion mystique qu'à force de toucher de l'or il se transformera en or, il convoite en permanence la compagnie des femmes. Il préfère à sa propre compagnie celle de la femme la plus méprisable et il la préfère aux autres hommes qui ne font que lui rappeler l'objet de sa répulsion. Mais pour parvenir à ses fins, il est obligé d'employer la force ou la corruption, à moins de tomber sur des femmes très jeunes ou très atteintes.

L'homme est horrifié à l'idée d'avoir du temps libre, pendant lequel il ne trouverait rien d'autre à faire que de contempler sa grotesque personne. Puisqu'il ne peut ni aimer ni établir de contacts, l'homme travaille. Les femmes, elles, rêvent d'activités intelligentes, absorbantes, à même de combler leur sensibilité, mais par manque d'occasion ou de compétence elles préfèrent folâtrer et perdre leur temps à leur guise: dormir, faire des emplettes, jouer au bowling, miser de l'argent, jouer aux cartes, procréer, lire, marcher, rêvasser, manger, se tripoter, s'envoyer des pilules derrière la cravate, aller au cinéma, se faire psychanalyser, voyager, élever des chiens et des chats, se vautrer sur le sable, nager, regarder la télé, écouter de la musique, décorer la maison, jardiner, coudre, aller dans les boîtes, danser, s'"enrichir" (suivre des cours), se "cultiver" (conférences, théâtre, concerts, cinéma d'"art"). Ainsi beaucoup de femmes, même dans le cas d'une complète égalité économique, préfèrent vivre avec des hommes ou traîner leurs fesses dans la rue, c'est-à-dire disposer le plus possible de leur temps, plutôt que passer huit heures par jour à faire pour d'autres un travail ennuyeux, abrutissant et absolument pas créateur qui fait d'elles pire que des bêtes, des machines, à moins qu'un travail "intéressant" ne fassent d'elles, au mieux, les complices de la merde ambiante. Ce qui pourra libérer les femmes de l'emprise masculine, ce sera donc la destruction totale du système fondé sur l'argent et le travail et non l'égalité économique à l'intérieur du système.


Valérie Solanas

samedi 12 juin 2010

vendredi 11 juin 2010

THE band'z







Sirens

I dropped by to see you
late last night
But you were out
like a light
Your head was on the floor
& rats played pool w/your eyes

Death is a good disguise
for late at night

Wrapping all games in its calm garden

But what happens
when the guests return
& all unmask
& you are asked
to leave
for want of a smile

I'll still take you then
But I'm your friend

Mina et Gaia

Le 9 Avril

Suis-je devenu aveugle ? Mon âme a-t-elle perdu son pouvoir visuel ? Je l'ai vue, mais c'est comme si j'avais eu une révélation céleste, car à nouveau son image a complètement disparu pour moi. C'est en vain que je dépense toutes les forces de mon âme pour évoquer cette image. Si jamais je la revoyais, je la reconnaîtrais immédiatement même parmi des centaines d'autres. Maintenant elle a fui et de tout son désir mon âme cherche vainement à l'atteindre. - Je me promenais à Langelinie, apparemment inattentif et sans tenir compte de mon entourage lorsque soudain je l'aperçus. Mes regards se fixèrent inébranlablement sur elle et n'obéissaient plus à la volonté de leur maître; je ne pouvais leur imprimer aucun mouvement afin d'embrasser l'objet que je voulais voir, je ne voyais pas, je regardais fixement devant moi. Comme un escrimeur qui se fend, mon regard s'immobilisait, comme hypnotisé, dans la direction une fois prise. Impossible de le tourner en moi-même, impossible de voir, parce que je voyais beaucoup trop. La seule chose que j'ai retenue est qu'elle portait un manteau vert, et c'est tout; c'est ce qu'on peut appeler prendre un nuage pour Junon; elle m'a bien échappé comme Joseph à la femme de Putiphar et ne m'a laissé que son manteau. Elle était avec une dame déjà âgée qui semblait être sa mère. Celle-là je peux la décrire de pied en cap, et cela bien qu'au fond je ne l'aie pas du tout regardée, et, tout au plus, n'en ai fait état qu'en passant. Ainsi va le monde. La jeune fille m'a impressionné, je l'ai oubliée, l'autre ne m'a fait aucune impression, et c'est elle que je peux me rappeler.


Soren Kierkegaard, Le Journal du séducteur

mercredi 2 juin 2010

The Voodoo Down

Alexei Ivanovitch

-Vous donnez cher, murmura-telle en ricanant, la maîtresse de des Grieux ne vaut pas cinquante mille francs.
-Polina, comment pouvez-vous dire des choses pareilles ! m'écriai-je d'un ton de reproche, est-ce que je suis des Grieux ?
-Je vous hais ! Non... non ! Je ne vous aime pas plus que des Grieux, s'écria-t-elle, ses yeux lançaient soudain des étincelles.
Alors, elle se cacha soudain le visage dans les mains, elle avait une crise d'hystérie. Je me précipitai vers elle.
Je compris qu'il lui était arrivé quelque chose en mon absence. On aurait cru qu'elle n'avait plus sa tête.
-Achète-moi ! Tu veux ? Tu veux ? Pour cinquante mille francs, comme des Grieux ? laissa-t-elle échapper entre des sanglots convulsifs. Je l'avais prise dans mes bras, je lui baisais les mains, les jambes, j'étais tombé à genoux devant elle.
Son hystérie se dissipait. Elle posa les deux bras sur mes épaules, elle me fixait attentivement; il semblait qu'elle voulait lire quelque chose sur mon visage. Elle m'écoutait, mais elle n'entendait pas, sans doute, ce que je disais. Une espèce de souci, de préoccupation était apparu sur son visage. J'avais peur pour elle; j'avais l'impression très nette que sa raison était en train de chavirer. Elle se mettait soudain à m'attirer tout doucement vers elle, un sourire confiant passait sur son visage; ou elle me repoussait soudain, et son regard à nouveau rembruni me fixait encore.
Soudain, elle se jeta dans mes bras.
-Mais c'est vrai que tu m'aimes, tu m'aimes ? disait-elle, c'est vrai, dis, c'est vrai... tu voulais te battre avec le baron, pour moi ! Soudain elle éclata de rire, comme si quelque chose d'amusant, de gentil, avait soudain fusé dans sa mémoire. Elle pleurait, elle riait_tout à la fois. Que pouvais-je bien faire ? Moi aussi, j'avais la fièvre. Je me souviens qu'elle commençait à me parler, mais je ne pouvais presque rien comprendre. C'était une espèce de délire, de balbutiement, comme si elle avait voulu me raconter quelque chose au plus vite, un délire entrecoupé de temps en temps par le rire le plus joyeux, un rire qui commençait à m'effrayer. "Non, non, tu es mon chéri, mon chéri ! répétait-elle. Mon fidèle à moi !..."


Dostoievski, Le Joueur