vendredi 16 septembre 2011

De profundis clamavi ad te...

"Nous eûmes des rendez-vous, les matins de printemps, dans la saulaie, le long de l'eau. Là, nous nous tenions par la main, pas trop près l'un de l'autre, et ne disant mot, et ne nous regardant pas. Mais j'entendais bien son souffle, et le mien, très forts, très précipités, comme si nous avions été hors d'haleine. Puis, ce fut l'été. J'avais dix-sept ans. Maintenant, en marchant, je ne me tenais pas si loin d'elle. Je n'osais pas encore lui parler, mais je l'attirais vers moi, comme si j'avais voulu lui dire des mots à l'oreille. Elle tournait la tête vers les arbres, ou la baissait vers le sable de la venelle. Une fois, brusquement - il y avait dans l'air des flammes et nous allions dans un bourdonnement d'abeilles et de mouches d'or, qui étaient comme du feu volant partout, - je la serrai contre moi et, sans savoir où je les mettais je mis mes lèvres à sa bouche. Nous nous arrêtâmes, étonnés, ravis, éperdus ! et toujours je baisais, je baisais sa belle petite bouche chaude qui ne pouvait pas se refermer.
"Comment se fit-il qu'à cette minute même où mon coeur d'enfant s'épanouissait en coeur d'homme, mon regard - sans que mon baiser quittât tout à fait le sien -, s'écarta d'elle un peu, et considéra nos deux ombres, nos deux ombres grêles et longues nettement dessinées sur la paleur de l'étroit chemin ?
"Je voyais, noirceurs à peine, son corps près de mon corps, je voyais nos bras mêlés, je voyais, un peu plus haut encore, son front, et le joli ébouriffement de ses cheveux... mais, tandis que j'aspirais son souffle, je ne voyais pas... non, non, je ne voyais pas sur la pâleur du chemin mon visage à moi, je ne voyais pas mon front, je ne voyais pas mes cheveux. Mes vraies lèvres frôlaient ses lèvres ! Mais, au-dessus du cou, mon ombre n'avait pas de bouche, ni de front, ni de cheveux !... Mon ombre n'avait pas de tête.


Catulle Mendès, Exigence de l'ombre et autres contes cruels

vendredi 2 septembre 2011