-Je suis poli, mais n'allez pas croire que je vais supportez votre caquet tout l'après-midi.
Mon salon n'est pas un parloir, ni un cabinet de psychanalyste. Votre histoire ne m'intéresse pas le moins du monde. Dans dix ou vingt, vous en imposerez si le coeur vous en dit le récit à vos petits-enfants au lieu de les gaver de contes de Perrault.
-Non, vous ne pouvez pas fumer chez moi.
Par ailleurs, considérez que les toilettes ont été murées depuis la Révolution, et le frigo, cadenassé par Louis XVI à la veille de son guillotinage sur l'actuelle place de la Concorde. Restez debout, je n'ai pas cherché ce fauteuil pour que votre fessier épuise ses ressorts prématurément. Ne prenez pas non plus appui sur le dossier, vous laisseriez la trave indélébile de vos pattes de gorille. Ne regardez pas le chat de la sorte, et gardez-vous surtout de le caresser.
-Il est méchant comme la gale.
Cessez aussi de dévisager ce tapis, vous risqueriez de faner ses couleurs et d'embrouiller ses arabesques. En outre, ne vous imaginez pas que les rideaux ont été posés à grands fraids pour vous permettre de les lorgner comme un obsédé les seins nus d'une femme qui se baigne sans maillot dans une calanque. Le parquet est fragile, vos godillots le rayent quand vous vous trémoussez, et vous avez l'air suffisamment avare pour refuser de régler la note lorsque par votre faute je serai obligé de le faire vitrifier à nouveau.
-Je me demande quelle mouche vous a piqué quand vous avez eu l'idée de venir me voir.
J'ai dit hier encore à la télévision à quel point je détestais les visites. Vous prétendez que vous êtes un ami d'enfance, mais même à cette époque je ne me souviens pas avoir été assez fantasque pour laisser entendre à un morveux que j'étais son ami. Sachez que je compte mes amis sur la main d'un manchot, et que j'aime autant les gens que le béribéri.
-Quant aux femmes, je suis resté puceau.
Je ne me masturbe même pas, mon sexe en érection me rappelle trop un polichinelle ridicule avec un chapeau, et je le trouve aussi importun que ces représentants en caramels qui viennent jour après jour persécuter les diabétiques.
-Ne souriez pas.
On ne sourit pas plus chez moi qu'on ne fume pas. Et surtout ne vous avisez pas de rire, vous ne feriez qu'attiser mon envie de vous trancher d'un coup de sabre la calotte crânienne.
-Dehors, ou je vous estourbis.
Et puis, je vous ordonne de ne plus lire le moindre de mes livres. N'oubliez pas non plus de jeter en rentrant tous ceux que vous avez eu l'impudence d'aligner dans votre bibliothèque.
Régis Jauffret, Microfictions
samedi 25 septembre 2010
dimanche 12 septembre 2010
The Innocence Mission
Pendant les premières semaines, lorsqu'ils firent connaissance, Morgan lui avait semblé aussi énigmatique qu'une page écrite dans une langue inconnue - différant du tout au tout des petits Anglo-Saxons prévisibles qui lui avaient donné une fausse image de l'enfance. D'ailleurs, tout le mystérieux volume au sein duquel une main d'amateur avait inséré ce cachier qu'était le garçon, demandait lui aussi une grande pratique avant d'être traduit. Aujourd'hui, après un intervalle de temps considérable, il reste dans les souvenirs que Pemberton conserve des Moreen et de leur étrangeté; quelque chose de fantasmagorique, comme un reflet dans un prisme ou le monde vu au travers d'un roman-feuilleton. S'il n'avait en sa possession quelques témoignages tangibles - une boucle des cheveux de Morgan coupée de sa propre main et la demi-douzaine de lettres que Pemberton reçut lors de leur séparation - tout cet épisode et les silhouettes qui le peuplent sembleraient trop inconsistants pour appartenir à autre chose qu'au domaine du rêve. Le plus curieux de tout était leur succès (tel qu'au début au moins il se le représentait), alors que jamais famille ne lui avait paru aussi remarquablement disposée à l'échec.
Henry James, L'Elève
Henry James, L'Elève
lundi 6 septembre 2010
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