Emmanuel Kant vit avec la connaissance comme avec une épouse; il couche avec elle pendant quarante ans dans le même lit spirituel, et il engendre avec elle toute une famille allemande de systèmes philosophiques, dont les descendants habitent encore aujourd'hui notre monde bourgeois.
De même que tout grand séducteur cherche, à travers toutes les femmes, la femme, de même Nietzsche cherche, à travers toutes les connaissances, la connaissance éternellement irréelle et jamais complètement accessible. Ce qui l'excite jusqu'à la souffrance, jusqu'au désespoir, ce n'est pas la conquête, ce n'est pas la possession, ni la jouissance, mais toujours uniquement l'interrogation, la recherche et la chasse.
Portrait de l'homme.
La mesquine salle à manger d'une pension à six francs par jour, dans un hôtel des Alpes ou sur le rivage de la Ligurie. Des hôtes indifférents, le plus souvent de vieilles dames en "small talk". La cloche a sonné trois coups pour appeler les gens à table. Sur le seuil passe, les épaules affaissées, une silhouette incertaine légèrement vôutée: comme s'il sortait d'une caverne, Nietzsche, qui est "aveugle aux six septièmes", entre toujours d'un pas mal assuré dans un logis étranger. Il porte un costume sombre, soigneusement brossé; la face est également sombre, avec les cheveux broussailleux, bruns, ondulés. Sombres sont aussi les yeux derrière les épaisses lunettes de malade, extraordinairement bombées. Doucement et même avec timidité, il s'approche, enveloppé d'un mutisme anormal. On sent là un homme vivant dans l'ombre, au-delà de toute société et de toute conversation, craignant tout bruit avec une anxiété presque neurasthénique: poliment, avec une courtoisie pleine de distinction, il salue les autres et poliment, avec une aimable indifférence, les autres rendent son salut au professeur allemand. Avec la précaution d'un myope, il s'avance vers la table; avec la précaution d'un homme à l'estomac sensible, il examine tous les plats, pour voir, par exemple, si le thé n'est pas trop fort, si les mets ne sont pas trop épicés, car les erreurs de nourriture irritent ses intestins fragiles et toute faute commise dans son alimentation bouleverse pour des journées ses nerfs frémissants.