dimanche 26 avril 2009

samedi 25 avril 2009

Mort à crédit

Ses parents, à lui, au crétin, ils restaient là-bas aux Indes, ils venaient même pas le voir. C'était une grande sujétion, un petit forcené pareil, surtout au moment des repas, il avalait tout sur la table, les petites cuillers, les ronds de serviettes, le poivre, les burettes et même les couteaux...C'était sa passion d'engloutir...Il arrivait avec sa bouche toute dilatée, toute distendue, comme un vrai serpent, il aspirait les moindres objets, il les couvrait de bave entièrement, à même le lino. Il en ronflait, il écumait en fonctionnant. Elle l'empêchait, à chaque fois, l'éloignait, Madame Merrywin, toujours bien gracieuse, inlassable. Jamais une seule brusquerie...
A part le truc d'engloutir, le môme il était pas terrible. Il était même plutôt commode. Il était pas vilain non plus, seulement ses yeux qu'étaient fantasques. Il se cognait partout sans lunettes, il était ignoblement myope, il aurait renversé les taupes, il lui fallait des verres épais, des vrais cabochons comme calibre...Ca lui exorbitait les châsses, plus large que le reste de la figure. Il s'effrayait pour des riens, Madame Merrywin le rassurait en deux mots, toujours les mêmes: "No trouble ! Jonkind ! No trouble !..."
Il répétait ça lui aussi pendant des journées entières à propos de n'importe quoi, comme un perroquet. Après plusieurs mois de Chatham c'est tout ce que j'avais retenu..."No trouble, Jonkind !"

jeudi 23 avril 2009

Elles !





mercredi 22 avril 2009

Réminiscence



C'est vieux, je découvrais.

Ludwig





lundi 20 avril 2009

La nausée

Ca m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire "exister". J'étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux "la mer est verte; ce point blanc, là-haut, c'est une mouette", mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une "mouette-existante"; à l'ordinaire l'existence se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler d'elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien, j'avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot "être". Ou alors, je pensais...comment dire ? Je pensais l'appartenance, je me disais que la mer appartenait à la classe des objets verts ou que le vert faisait partie des qualités de la mer. Même quand je regardais les choses, j'étais à cent lieues de songer qu'elles existaient: elles m'apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles me servaient d'outils, je prévoyais leurs résistances. Mais tout ça se passait à la surface. Si l'on m'avait demandé ce que c'était que l'existence, j'aurais répondu de bonne foi que ça n'était rien, tout juste une forme de vide qui venait s'ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà: tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour: l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite: c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui; la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre__nues, d'une effrayante et obscène nudité.

Jean-Paul Sartre

jeudi 16 avril 2009

Danse des doigts humains

Un immense bonhomme (2 mètres) chauve muni d'une voix calme et grave.
Il faisait des monologues parfois, c'était amusant.
Il agitait ses grandes mains en cercles pour illustrer ses propos.
Il souriait à ses propres blagues et lorsqu'on le contredisait.
"J'aime me relire, je trouve que mes rapports sont les meilleurs."
Loin d'être imbu de sa personne, il s'aimait, tout simplement.
Il aimait le monde, du moins il avait une approche spinoziste des choses.
Il m'a irritée bien des fois. J'ai pleuré abondamment devant lui alors que je voulais paraître forte.
"On ne doit pas attendre d'approbation de la part des siens; cela ne signifit pas qu'il n'y a pas d'amour mais seulement affirmation."

Un grand monsieur.

Tradition

Parce que j'ai mis du temps à comprendre qui elle était.
Il n'y aurait rien de bon à espérer sans son existence.

dimanche 12 avril 2009

vendredi 10 avril 2009

Le combat avec le démon

Emmanuel Kant vit avec la connaissance comme avec une épouse; il couche avec elle pendant quarante ans dans le même lit spirituel, et il engendre avec elle toute une famille allemande de systèmes philosophiques, dont les descendants habitent encore aujourd'hui notre monde bourgeois.
De même que tout grand séducteur cherche, à travers toutes les femmes, la femme, de même Nietzsche cherche, à travers toutes les connaissances, la connaissance éternellement irréelle et jamais complètement accessible. Ce qui l'excite jusqu'à la souffrance, jusqu'au désespoir, ce n'est pas la conquête, ce n'est pas la possession, ni la jouissance, mais toujours uniquement l'interrogation, la recherche et la chasse.

Portrait de l'homme.
La mesquine salle à manger d'une pension à six francs par jour, dans un hôtel des Alpes ou sur le rivage de la Ligurie. Des hôtes indifférents, le plus souvent de vieilles dames en "small talk". La cloche a sonné trois coups pour appeler les gens à table. Sur le seuil passe, les épaules affaissées, une silhouette incertaine légèrement vôutée: comme s'il sortait d'une caverne, Nietzsche, qui est "aveugle aux six septièmes", entre toujours d'un pas mal assuré dans un logis étranger. Il porte un costume sombre, soigneusement brossé; la face est également sombre, avec les cheveux broussailleux, bruns, ondulés. Sombres sont aussi les yeux derrière les épaisses lunettes de malade, extraordinairement bombées. Doucement et même avec timidité, il s'approche, enveloppé d'un mutisme anormal. On sent là un homme vivant dans l'ombre, au-delà de toute société et de toute conversation, craignant tout bruit avec une anxiété presque neurasthénique: poliment, avec une courtoisie pleine de distinction, il salue les autres et poliment, avec une aimable indifférence, les autres rendent son salut au professeur allemand. Avec la précaution d'un myope, il s'avance vers la table; avec la précaution d'un homme à l'estomac sensible, il examine tous les plats, pour voir, par exemple, si le thé n'est pas trop fort, si les mets ne sont pas trop épicés, car les erreurs de nourriture irritent ses intestins fragiles et toute faute commise dans son alimentation bouleverse pour des journées ses nerfs frémissants.

samedi 4 avril 2009

Fleur fanée

Elles sortaient vivement, en jetant un regard sur le lit. Mais, comme Lucy, Blanche et Caroline étaient encore là, Rose donna un dernier coup d'oeil pour laisser la pièce en ordre. Elle tira un rideau devant la fenêtre; puis, elle songea que cette lampe n'était pas convenable, il fallait un cierge; et, après avoir allumé l'un des flambeaux de cuivre de la cheminée, elle le posa sur la table de nuit, à côté du corps. Une lumière vive éclaira brusquement le visage de la morte. Ce fut une horreur. Toutes frémirent et se sauvèrent.

- Ah! elle est changée, elle est changée, murmurait Rose Mignon, demeurée la dernière.

Elle partit, elle ferma la porte. Nana restait seule, la face en l'air, dans la clarté de la bougie. C'était un charnier, un tas d'humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière, un bouton touchant l'autre; et, flétries, affaissées, d'un aspect grisâtre de boue, elles semblaient déjà une moisissure de la terre, sur cette bouillie informe, où l'on ne retrouvait plus les traits. Un oeil, celui de gauche, avait complètement sombré dans le bouillonnement de la purulence; l'autre, à demi ouvert, s'enfonçait, comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait encore. Toute une croûte rougeâtre partait d'une joue, envahissait la bouche, qu'elle tirait dans un rire abominable. Et, sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d'or. Vénus se décomposait. Il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venait de lui remonter au visage et l'avait pourri.

mercredi 1 avril 2009

Monsieur Ess

Une petite vieille qui fait les cent pas de sa chambre jusqu'au salon, le menton allongé plein d'attente.
Un jeune homme qui se drogue parce que son père le dédaigne.
Une fille qui a besoin d'attention, allant jusqu'à jalouser les autres femmes.
Une enfant qui ne supporte plus sa graisse ni le temps qui s'écoule dans l'inactivité...
Les gouttes qui tombent, masquant la plainte du corbeau qui se cherche.
Un cri de révolte contre le corps médical. Elle veut juste mourir et ils entravent sa liberté. Alors elle injure en cassant tout.
Une demande de liberté, une attente inassouvie, un regard exempt de jugement.