mercredi 30 décembre 2009

Oui.


Tigre, tigre

Tigre, tigre brûlant qui luis
Du fond des forêts de la nuit,
Quel cœur immortel pouvait faire
Ta symétrie meurtrière?

Dans quel abîme, à quelle cime
Prit feu l'œil qu'un génie anime?
Quelle aile osa ascendre aux lieux
Ou la main empoigna le feu?

Quelle force de quel sculpteur
Plia les tendons de ton cœur
Et quand ce cœur fut vif en toi
Quels pieds d'acier? Quel bras d'effroi?

Et quelle chaîne? Quel marteau?
Quelle fournaise eut ton cerveau?
Quelle enclume? Quel poing rebelle
Saisit cette terreur mortelle?

Quand les astres, jetteurs d'épieux,
En pleurs arrosèrent les cieux,
Sourit-il quand il te revit
Qui fit l'agneau au temps jadis?

Tigre, tigre brûlant qui luis
Du fond des forêts de la nuit,
Quel cœur immortel ose faire
Ta symétrie meurtrière?


William Blake

Le pays des Teurs

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content ! Cette idée de voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par avance; et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une scène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple fou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste...
En vain, Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences, qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. le pauvre homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les sables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin ne parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était pas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin de compte ils n'étaient pas encore partis.

Tartarin-Quichotte criant: "Je pars! "

Tartarin-Sancho disant: "Je reste."

Tartarin-Quichotte, très exalté: "Couvre-toi de gloire, Tartarin."

Tartarin-Sancho, très calme: "Tartarin, couvre-toi de flanelle."

Tartarin-Quichotte, de plus en plus exalté:"O les bons rifles à deux coups ! ô les dagues, les lassos, les mocassins!"

Tartarin-Sancho, de plus en plus calme: "O les bons gilets tricotés! les bonnes genouillères bien chaudes! ô les braves casquettes à oreilles!"

Tartarin-Quichotte, hors de lui: "Une hache, qu'on me donne une hache!"

Tartarin-Sancho, sonnant la bonne: "Jeannette, mon chocolat."

mardi 22 décembre 2009

vendredi 18 décembre 2009

dimanche 6 décembre 2009

Roland Topor

Il trouva son sourire obscène. Toutes ses mimiques, d'ailleurs, lui semblaient pleines de sous-entendus. Elle ne devait songer qu'à faire l'amour. La façon dont elle lapait à petits coups de langue la mousse de sa bière était significative. Sa peau devait être pleine d'empreintes digitales ! Une goutte de bière s'échappa de ses lèvres et dégoulina le long du menton, puis du cou. Elle l'écrasa d'un coup de pouce sensuel à la hauteur de la clavicule. La peau blanchit sous la pression, puis reprit immédiatement sa couleur rose. En s'appuyant sur la table pour reposer le verre, son manteau glissa derrière son dos. Elle acheva de s'en débarrasser d'une torsion du buste qui fit ballotter ses seins. Vue de côté, sa poitrine provoquait de nombreux plis du corsage sous l'aisselle. Elle dut en avoir conscience car elle passa sa paume ouverte à cet endroit, pour le lisser. Ce geste fit apparaître le soutien-gorge en relief sur le tissu du corsage. Ce devait être un soutien-gorge à armatures. Oui, il s'en souvenait, c'était un soutien-gorge à armatures.

Désillusion

Douter de toi ? s'écria-t-elle en s'adressant à sa propre image; pauvre tête pâle, on te soupçonne ! pauvres joues maigres, pauvres yeux fatigués, on doute de vous et de vos larmes ! Eh bien ! achevez de souffrir; que ces baisers qui vous ont desséchés vous ferment les paupières. Descends dans cette terre humide, pauvre corps vacillant qui ne te soutiens plus. Quand tu y seras, on le croiras peut-être, si le doute croit à la mort. O triste spectre ! sur quelle rive veux-tu donc errer et gémir ? quel est ce feu qui te dévore ? Tu fais des projets de voyage, toi qui as un pied dans le tombeau ! Meurs ! Dieu t'en es témoin, tu as voulu aimer ! Ah ! quelles richesses, quelles puissances d'amour on a éveillées dans ton coeur ! Ah ! quel rêve on t'a laissé faire, et de quels poisons on t'a tuée ! Quel mal avais-tu fait pour que l'on mît en toi cette fièvre ardente qui te brûle ? quelle fureur l'anime donc, cette créature insensée, qui te pousse du pied dans le cercueil, tandis que ses lèvres te parlent d'amour ? Que deviendras-tu donc, si tu vis encore ? N'est-il pas temps ? n'en est-ce pas assez ? Quelle preuve de ta douleur donneras-tu pour qu'on y croie, quand toi, toi-même, pauvre preuve vivante, pauvre témoin, on ne te croit pas ? A quelle torture veux-tu te soumettre que tu n'aies pas déjà usée ? par quels tourments, quels sacrifices apaiseras-tu l'avide, l'insatiable amour ? Tu ne seras qu'un objet de risée; tu chercheras en vain [sur la terre] une rue déserte où ceux qui passent ne te montrent pas du doigt. Tu perdras toute honte, et jusqu'a l'apparence de cette vertu fragile qui l'a été si chère; et l'homme pour qui tu t'aviliras sera le premier à t'en punir. Il te reprochera de vivre pour lui seul, de braver le monde pour lui, et, tandis que tes propres amis murmureront autour de toi, il cherchera dans leurs regards s'il n'aperçoit pas trop de pitié; il t'accusera de le tromper si une main serre encore la tienne, et si, dans le désert de ta vie, tu trouves par hasard quelqu'un qui puisse te plaindre en passant.

Automne à Paris