lundi 29 juin 2009

Epigraphe

Ne devrions-nous pas rechercher, chez l'enfant déjà, les premières traces de l'activité poétique? L'occupation préférée et la plus intensive de l'enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu'il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu'il transpose les choses du monde où il vit dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu'il ne prend pas ce monde au sérieux; tout au contraire, il prend très au sérieux son jeu, il y emploie de grandes qualités d'affect.

N'oubliez pas que la façon, peut-être surprenante, dont j'ai souligné l'importance des souvenirs d'enfance dans la vie des créatures découle en dernier lieu de l'hypothèse d'après laquelle l'oeuvre littéraire, tout comme le rêve diurne, serait une continuation et un substitut du jeu enfantin d'autrefois.


Freud.

vendredi 26 juin 2009

Remember the time



Parce qu'il restera l'éternelle idole.

samedi 20 juin 2009

L'invention de la solitude

Il me décrivait d'habitude comme ayant "la tête dans les nuages" ou "pas les pieds sur terre". Dans un sens comme dans l'autre, je ne devais guère lui paraître réel, comme si j'étais une sorte de créature éthérée, pas tout à fait de ce monde. A ses yeux c'était par le travail qu'on prenait part à la réalité. Et le travail, par définition, rapportait de l'argent. Par conséquent écrire, et particulièrement écrire de la poésie, n'en était pas. C'était, au mieux, un délassement, un passe-temps agréable entre des activités sérieuses. Mon père considérait que je gaspillais mes dons et refusais de devenir adulte.

dimanche 14 juin 2009

vendredi 12 juin 2009

Nuit chimères

toi tu dors comme s'il n'y avait que moi. j'entends de tout petits bruits. ces parasites de mon monde. mais toi, tu dors, collé tout contre moi.
je vagabonde entre deux mondes. à pile ou face, il faut choisir. rien ne change en deux secondes.
echos de la forêt humaine. explosion de bambous.
aujourd'hui: chair lasse. ramper dans la solitude.
à qui ai-je l'honneur de parler?
au marché, je suis à vendre. ma peau a noirci au soleil. ramper. j'ai cuit, on ne me reconnait plus. je ne sais pas mon prix.
heureuse absence de décision. dire tes rêves à l'encontre de tous.
vivre et seulement me taire.
on meurt sans savoir. à qui la faute?
conduite à tenir. ton image a brisé la nuit.
être en retard c'est agréable. oh rien ne presse. jour doucement en attendant une autre vie, peut-être un cri.
je demeure sans défense car j'ai aimé sans limite. car sa langue est la mienne.
sans relâche, tu cherches. quand baisseras-tu les bras? tout souvenir pour subsister.
l'action t'abime ou bien tu as trouvé.
écrire au lieu du vide. dans ce carnet je peux tout te dire. notre je et tu.
dans ma langue les maisons n'ont plus de portes. utérus est le nom d'un légume savoureux. aimer n'est pas un verbe. les états unis ne sont pas les états unis.

jeudi 11 juin 2009

L'étranger

Moi j'écoutais et j'entendais qu'on me jugeait intelligent. Mais je ne comprenais pas bien comment les qualités d'un homme ordinaire pouvaient devenir des charges écrasantes contre un coupable. Du moins, c'était tout cela qui me frappait et je n'ai plus écouté le procureur jusqu'au moment où je l'ai entendu dire: "A-t-il seulement exprimé des regrets? Jamais, messieurs. Pas une seule fois au cours de l'instruction cet homme n'a paru ému de son abominable forfait." A ce moment, il s'est tourné vers moi et m'a désigné du doigt en continuant à m'accabler sans qu'en réalité je comprenne bien pourquoi. Sans doute, je ne pouvais pas m'empêcher de reconnaître qu'il avait raison. Je ne regrettais pas beaucoup mon acte. Mais tant d'acharnement m'étonnait. J'aurais voulu essayer de lui expliquer cordialement, presque avec affection que je n'avais jamais pu regretter vraiment quelque chose. J'étais toujours pris par ce qui allait arriver, par aujourd'hui ou par demain. Mais naturellement, dans l'état où l'on m'avait mis, je ne pouvais parler à personne sur ce ton. Je n'avais pas le droit de me montrer affectueux, d'avoir de la bonne volonté. Et j'ai essayé d'écouter encore parce que le procureur s'est mis à parler de mon âme.

La minute Cronenberg

Il a repoussé la porte. Je suis resté seul avec Zira et nous faisons quelques pas dans le couloir.
"Zira!"
Je me suis arrêté et l'ai prise dans mes bras. Elle est aussi bouleversée que moi. Je vois une larme sur son mufle, tandis que nous sommes étroitement enlacés. Ah! Qu'importe cette horrible enveloppe matérielle! C'est son âme qui communie avec la mienne. Je ferme les yeux pour ne pas voir ce faciès grotesque que l'émotion enlaidit encore. Je sens son corps difforme trembler contre le mien. Je me force à appuyer ma joue contre sa joue. Nous allons nous embrasser comme deux amants, quand elle a un sursaut instinctif et me repousse avec violence.

vendredi 5 juin 2009

Lune Basse

-Je n'ai pas envie de t'aimer, ce soir.
J'ai besoin de t'oublier l'espace d'une nuit. Demain peut-être, je recommencerai te regarder, à te préférer au reste du monde. Tu n'es pas devenue une étrangère, tu as gardé la même apparence, la même voix, tu as toujours le même sourire qui ressemble à un petit rire étouffé, naïf, frais, comme si tu l'avais emporté en quittant précipitamment ton enfance. Mais j'ai envie d'être seul, de me replier, de trouver un espace où je pourrais survivre sans toi.
-Tu peux rester ici. Si tu t'en allais, ça ne changerait rien. Je suis trop imprégné de toi, même les heures d'avion ne parviennent pas à t'éloigner. Je te transpire, je te jouis, je te pleure, et dans le froid je te souffle avec la buée qui s'échappe de ma bouche. Tu peux partir, je t'habiterai toujours, je te vivrai comme une aventure, une randonnée comme un pôle que nous ne rattraperons jamais, tant il dérive, s'enfuit, tant il quitte parfois la terre et nous nargue dans les airs comme une lune basse.
-Avec les années, je suis devenu toi.
Un tentacule de ton corps, un organe surnuméraire, une succursale dont tu serais la maison mère. Je t'aime trop, tu es comme une fièvre d'Afrique, tu me montes à la tête comme un alcool de fruit. Tu es mon euphorie, ma tristesse, et la seule langue que je parle, une langue que personne ne comprendra un jour, une langue étrangère à tous les langages des hommes, une langue muette pour toutes les oreilles de l'univers. Je mène ta vie, on dirait que je suis tombé en toi comme une goutte d'eau, et jamais personne ne me retrouvera. Je suis peut-être encore quelque chose, quelqu'un, un promeneur perdu. Mon amour, ma torpeur, je te traverse comme le lit asséché d'une rivière, et tu me surplombes comme des montagnes.
-Je ne comprends rien à ce que tu dis.
-Je voudrais rompre avec toi, et te rencontrer demain matin par hasard au bord du lit.
Tu crois que nos sommeils ne fusionnent jamais. Tu crois que nous avons chacun des rêves privés comme des clubs dont les videurs expulseraient l'autre quand il frappe à la porte.
-Des cauchemars personnels comme nos brosses à dents.
-Arrête de parler, il y a déjà assez de bruit dans la rue.
-Je voudrais te laisser tomber pour la nuit.
-Va dormir au salon, ou éteins la lumière.


Régis Jauffret, Microfictions.

jeudi 4 juin 2009

Le Converti

-Tess, Tess! J'étais sur le chemin du salut social au moins, avant de vous avoir revue! dit-il en la secouant fiévreusement comme une enfant...Et pourquoi donc alors m'avez-vous tenté? J'étais aussi ferme que peut l'être un homme avant d'avoir revu ces yeux et cette bouche! Certainement il n'y eut jamais depuis Eve bouche aussi affolante!
Il baissa la voix et ses yeux noirs lancèrent un éclair de malice enflammée.
-Tess, tentatrice..., chère sorcière damnée de Babylone, je n'ai pu vous résister dès que je vous ai retrouvée.
-Je ne pouvais empêcher que vous me revoyiez, fit Tess, avec un mouvement de recul.
-Je le sais; je répète que je ne vous blâme pas. Mais le fait demeure. L'autre jour, vous voyant si maltraitée à la ferme, j'étais presque fou à la pensée que je n'avais pas le droit légal de vous protéger, que je ne pouvais pas l'avoir, tandis que celui qui le possède semble vous négliger totalement.
-Ne dites rien contre lui, il est absent! s'écria-t-elle, surexcitée...Traitez-le honorablement, il ne vous a jamais fait injure. Oh! Quittez sa femme, avant que se répande un scandale qui nuise à sa réputation.
-Oui, je vais le faire, dit-il comme un homme s'éveillant d'un rêve affreux...J'ai rompu l'engagement que j'avais pris de prêcher à ces pauvres ivrognes de pécheurs à la foire. C'est la première fois que je commets une chose si monstrueuse; il y a un mois j'aurais été rempli d'horreur à cette possibilité. Je vais partir...me cacher...et...ah! le puis-je?... prier.
Puis, soudain:
-Une étreinte, Tess, une seule, rien qu'au nom de la vieille amitié!
-Oh! arrêtez. Je suis sans défense, Alec. L'honneur d'un honnête homme est sous ma garde! Pensez, vous devriez avoir honte!
-Oh! oui, oui, mon Dieu!
Il se mordit les lèvres, mortifié de sa faiblesse. Tout espoir lui manquait en ce moment: l'amour et la religion. Les cadavres de ses anciennes passions, mortes depuis sa conversion, semblaient revivre et s'agiter confusément et reparaissaient sur son visage comme une résurrection.


Thomas Hardy, Tess d'Uberville.

lundi 1 juin 2009

Tu bois mes doigts

Vide

-Dave...Je ne comprends pas pourquoi tu me fais cela. J'ai pour cette mission le plus grand enthousiasme. Tu détruis mon esprit...Ne le comprends-tu pas, Dave? ...Je ne serai plus qu'un enfant...Je ne serai...plus rien...
C'est plus dur que je ne croyais, songea Bowman. Je tue la seule autre personne consciente de mon univers. Il le faut. Il faut que je reprenne le contrôle du vaisseau.
-Je suis un ordinateur Carl 9000 de la série N°3. Je suis entré en opération à l'usine CARL à Urbana, Illinois, le 12 janvier 1997. Hiboux...cailloux...choux...genoux...Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute...Dave, tu es toujours là? Sais-tu que la racine carrée de 10 est 3 virgule 162277660168379? Le logarithme 10 de la base e est zéro virgule 434294481903252...Pardon, je voulais dire le logarithme e de la base 10...La réciproque de 3 est zéro virgule 10101010101010...Il semble que j'aie quelques difficultés...Mon premier instructeur était le Dr Chandra. Il m'avait appris une chanson: Au clair de la lune, mon ami Pierrot...Prête-moi ta plume, pour écrire un mot. Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu...
La voix s'interrompit si brusquement que Bowman se figea, les doigts serrés sur un bloc-mémoire encore en circuit. Et puis, de façon inattendue, Carl se mit à parler. Le débit était plus lent et les mots avaient une intonation mécanique. Il ne reconnaissait plus la voix de Carl.

Bonjour...Docteur...Chandra...Ici...Carl...Je...suis...prêt...pour...ma...première...leçon...
Il ne pouvait plus supporter ça. Il fit sauter la dernière unité, et Carl se tut à jamais.


Arthur C. Clarke, 2001 l'Odyssée de l'espace.