-Je n'ai pas envie de t'aimer, ce soir.
J'ai besoin de t'oublier l'espace d'une nuit. Demain peut-être, je recommencerai te regarder, à te préférer au reste du monde. Tu n'es pas devenue une étrangère, tu as gardé la même apparence, la même voix, tu as toujours le même sourire qui ressemble à un petit rire étouffé, naïf, frais, comme si tu l'avais emporté en quittant précipitamment ton enfance. Mais j'ai envie d'être seul, de me replier, de trouver un espace où je pourrais survivre sans toi.
-Tu peux rester ici. Si tu t'en allais, ça ne changerait rien. Je suis trop imprégné de toi, même les heures d'avion ne parviennent pas à t'éloigner. Je te transpire, je te jouis, je te pleure, et dans le froid je te souffle avec la buée qui s'échappe de ma bouche. Tu peux partir, je t'habiterai toujours, je te vivrai comme une aventure, une randonnée comme un pôle que nous ne rattraperons jamais, tant il dérive, s'enfuit, tant il quitte parfois la terre et nous nargue dans les airs comme une lune basse.
-Avec les années, je suis devenu toi.
Un tentacule de ton corps, un organe surnuméraire, une succursale dont tu serais la maison mère. Je t'aime trop, tu es comme une fièvre d'Afrique, tu me montes à la tête comme un alcool de fruit. Tu es mon euphorie, ma tristesse, et la seule langue que je parle, une langue que personne ne comprendra un jour, une langue étrangère à tous les langages des hommes, une langue muette pour toutes les oreilles de l'univers. Je mène ta vie, on dirait que je suis tombé en toi comme une goutte d'eau, et jamais personne ne me retrouvera. Je suis peut-être encore quelque chose, quelqu'un, un promeneur perdu. Mon amour, ma torpeur, je te traverse comme le lit asséché d'une rivière, et tu me surplombes comme des montagnes.
-Je ne comprends rien à ce que tu dis.
-Je voudrais rompre avec toi, et te rencontrer demain matin par hasard au bord du lit.
Tu crois que nos sommeils ne fusionnent jamais. Tu crois que nous avons chacun des rêves privés comme des clubs dont les videurs expulseraient l'autre quand il frappe à la porte.
-Des cauchemars personnels comme nos brosses à dents.
-Arrête de parler, il y a déjà assez de bruit dans la rue.
-Je voudrais te laisser tomber pour la nuit.
-Va dormir au salon, ou éteins la lumière.
Régis Jauffret, Microfictions.
