lundi 29 novembre 2010

Spéciale dédicace à qui se reconnaitra

"Oui, monsieur, vous êtes l'enfant chéri des dieux. Mais les dieux reprennent bien vite leurs cadeaux. Vous n'avez que quelques années à vivre réellement, parfaitement, pleinement. Votre jeunesse partie, votre beauté s'en ira avec elle, et vous découvrirai soudain qu'il ne vous reste plus de victoires à remporter ou qu'il faut vous contenter de victoires mesquines que le souvenir du passé vous rendra plus cruelles que des défaites. Chaque mois qui décline vous rapproche de l'horreur. Le temps est jaloux de vous et guerroie contre vos lis et vos roses. Vous aurez le teint jaune, les joues creuses, les yeux ternes. Vous souffrirez horriblement... Ah ! mettez votre jeunesse à profit tant que vous la possédez ! Ne dilapidez pas l'or de vos jours à écouter les ennuyeux, à essayer d'aider les ratés sans espoir ou à faire le don de votre vie aux ignorants, aux ordinaires, aux vulgaires. Ce sont là les buts morbides, les faux idéaux de notre époque. Vivez ! Vivez la vie merveilleuse qui est en vous ! Que rien pour vous ne soit perdu ! Soyez toujours à la recherche de sensations nouvelles. N'ayez peur de rien... Un nouvel hédonisme, voilà ce dont notre siècle a besoin. Vous pourriez en être le symbole visible. Avec votre personnalité, il n'y a rien que vous ne puissiez faire. Pour une saison, le monde vous appartient... Dès que je vous ai vu, j'ai su que vous n'étiez pas conscient de ce que vous étiez ni de ce que vous pourriez être. Tant de choses m'ont charmé en vous que j'ai senti que je devais vous parler de vous. J'ai pensé combien il serait tragique que vous restiez inutilisé. Car votre jeunesse durera si peu de temps, si peu de temps ! Les fleurs ordinaires des collines se fanent, mais elles refleurissent. Ce cytise sera aussi jeune en juin prochain qu'aujourd'hui. Dans un mois, il y aura des étoiles pourpres sur cette clématite, et, d'année en année, ces étoiles pourpres se maintiendront dans la nuit verte de son feuillage. Mais notre jeunesse ne nous est jamais rendue. Le pouls de la joie qui bat en nous à vingt ans s'alanguit. Nos membres lâchent, nos sens pourrissent. Nous dégénérons en de hideuses marionnettes, hantées par le souvenir de passions qui nous effrayaient bien trop et de tentations exquises auxquelles nous n'avons pas eu le courage de céder. Jeunesse ! Jeunesse ! Il n'existe absolument rien au monde que la jeunesse !"


Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray



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Echos.