vendredi 2 juillet 2010

Romanzo Criminale

Le Monsieur. - Je suis un vieil homme et je me suis attardé au-delà de ce qui est raisonnable. Je me réjouissais d'avoir attrapé le dernier métro lorsque soudain, à un carrefour de ce dédale de couloirs et d'escaliers, je n'ai plus reconnu ma station, que je fréquente pourtant si régulièrement que je pensais la connaître aussi bien que ma cuisine. J'ignorais cependant qu'elle cachait, derrière le parcours limpide que je pratique tous les jours, un monde obscur de tunnels, de directions inconnues que j'aurais préféré ignorer mais que ma sotte distraction m'a forcé de connaître. Voilà soudain que les lumières s'éteignent et ne laissent comme clarté que celle de ces petites lanternes blanches dont j'ignorais même l'existence. Je marche donc, droit devant moi, dans un monde inconnu, le plus vite possible, ce qui ne veut pas dire grand chose pour le vieil homme que je suis. Et lorsqu'au bout d'interminables escaliers mécaniques à l'arrêt je crois apercevoir une issue, patatras, un énorme grillage en interdit l'accès. Alors me voici ici, dans une situation bien fantaisiste pour un homme de mon âge, puni de la distraction et de la lenteur de mon pas, à attendre je ne sais trop quoi et je ne veux pas trop savoir quoi, car de telles nouveautés décidément à mon âge sont dures à avaler. Sans-doute le petit matin, oui, sans doute est-ce cela que j'attends dans cette station qui m'était aussi familière que ma cuisine, et qui me fait peur maintenant. Sans doute suis-je en train d'attendre que les lumières ordinaires se rallument et que passe le premier métro. Mais je suis fort inquiet car je ne sais pas comment je reverrai la lumière du jour après une aventure aussi farfelue, cette station ne m'apparaîtra jamais plus pareille, je ne pourrai plus ignorer la présence de ces petites lanternes blanches qui n'existaient pas jadis, et puis, une nuit blanche, je ne sais pas comment cela transforme la vie, je ne l'ai jamais fait, tout doit être décalé, les jours ne doivent plus alterner avec les nuits comme cela se faisait jadis. Je suis très inquiet au sujet de tout cela. Mais vous, jeune homme, dont les jambes me semblent bien agiles, et l'esprit bien clair, oui, je vois bien votre regard clair et non pas trouble et sot comme celui du vieil homme que je suis, il est impossible de croire que vous vous soyez laisser par ces couloirs et ces grillages fermés; non, même un grillage fermé, un jeune à l'esprit clair comme vous le traverserait comme une goutte d'eau à travers une passoire. Travaillez-vous ici la nuit ? Parlez moi de vous, cela me rassurera.

Zucco. - Je suis un garçon normal et raisonnable , monsieur. Je ne me suis jamais fait remarquer. M'auriez-vous remarqué si je ne m'étais pas assis à côté de vous ? J'ai toujours pensé que la meilleur manière de vivre tranquille était d'être aussi transparent qu'une vitre, comme un caméléon sur la pierre, passer à travers les murs, n'avoir ni couleur ni odeur; que le regard des gens vous traverse et voie les gens derrière vous, comme si vous n'étiez pas là. C'est une rude tâche d'être transparent; c'est un métier; c'est un ancien, très ancien rêve d'être invisible. Je ne suis pas un héros. Les héros sont des criminels. Il n'y a pas de héros dont les habits ne soient trempés de sang, et le sang est la seule chose au monde qui ne puisse passer inaperçue. C'est la chose la plus visible du monde. Quand tout sera détruit, qu'un brouillard de fin du monde recouvrira la terre, il restera toujours les habits de sang trempés des héros. Moi, j'ai fait des études, j'ai été un bon élève. On en revient pas en arrière quand on a pris l'habitude d'être un bon élève. Je suis inscrit à l'université. Sur les bancs de la Sorbonne, ma place est réservée, parmi d'autres bons élèves au milieu desquels je ne me fais pas remarquer. Je vous jure qu'il faut être un bon élève, discret et invisible, pour être à la Sorbonne. Ce n'est pas une de ces universités de banlieue où sont les voyous et ceux qui se prennent pour des héros. Les couloirs de mon université sont silencieux et traversés par des ombres dont on n'entend même pas les pas. Dès demain je retournerai suivre mon cours de linguistique. J'y serai, invisible parmi les invisibles, silencieux et attentif dans l'épais brouillard de la vie ordinaire. Rien ne pourrait changer le cours des choses, monsieur. Je suis comme un train qui traverse tranquillement une prairie et que rien ne pourrait faire dérailler. Je suis comme un hippopotame enfoncé dans la vase et qui se déplace très lentement et que rien ne pourrait détourner du chemin ni du rythme qu'il a décidé de prendre.


Bernard-Marie Koltès

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