lundi 12 juillet 2010

Le duc d'Auge

A la terrasse du café, des couples pratiquaient le bouche à bouche, et la salive dégoulinait le long de leurs mentons amoureux; parmi les plus acharnés à faire la ventouse se trouvaient Lamélie et un ératépiste, Lamélie surtout, car l'ératépiste n'oubliait pas de regarder sa montre de temps à autre vu ses occupations professionnelles. Lamélie fermait les yeux et se consacrait religieusement à la languistique.
Vint la minute de séparation; l'ératépiste commença lentement les travaux de décollement et, lorsqu'il fut parvenu à ses fins, cela fit flop. Il s'essuya du revers de la main et dit:
-Faut que je me tire.
Et il répandit un peu de bière sur ses muqueuses asséchées.
Hagarde, Lamélie le regarde.
Il tire des francs de sa poche et tape avec sur la table. Il dit d'une voix assez haute:
-Garçon.
Lamélie, hagarde, le regarde.
Le garçon s'approche pour encaisser. A ce moment, Lamélie se jette sur son ératépiste et repique au truc. L'autre se voit obligé de s'exprimer par signes, faciles d'ailleurs à comprendre. Le spectacle ne l'excite pas du tout. Il s'éloigne.
L'ératépiste entreprend un nouveau décollement. Il y parvient en douceur et cela fait de nouveau flop. Il s'essuie les lèvres du revers de la main et dit:
-Cette fois-ci, il faut que je me tire.
Il assèche son demi et se lève prestement.
Lamélie le regarde, hagarde. Elle suit le mouvement et dit:
-Moi, je ne suis pas pressée, je vais faire un parcours avec toi.
-Tu sais, asteure y a de la circulation, on prend toujours du retard, j'aurai pas le temps pour bavarder avec toi.
-Je te verrai tourner ta petite manivelle sur ton ventre, j'entendrai ta voix quand t'annonceras les sections, je serai heureuse comme ça.
-T'es pas sûre de monter. Va y avoir du monde.
Il y en avait. Deux cent dix-sept personnes poireautaient, formant une queue constituée conformément aux instructions officielles. Lamélie attendit, les gens montèrent, l'autobus s'emplit et elle était encore bien loin dans le flot des postulants lorsque son jules fit, élégant, d'un geste, basculer la pancarte complet et tira sur sa petite sonnette. Tout cela démarra. L'ératépiste fit un geste de la main qui s'adressait peut-être à quelqu'un perdu dans la file d'attente qui ne cessait de s'allonger. Lamélie fit demi-tour et voulut fendre le flot de la foule en file. Comme elle essayait de remonter le courant, on lui disait:
-Alors, cocotte, on sait pas ce qu'on veut ?
-Encore une qui croit qu'on n'a pas assez d'emmerdements comme ça.
-Les bonnes femmes qui changent d'avis, c'est un monde.
Ca fait la queue à l'envers et ça s'étonne qu'on soit pas content.
Une dame gueula:
-Vous n'avez pas fini de pousser ? Vous n'avez pas vu mon ventre ?
-Si vous êtes enceinte, répliqua Lamélie hargneusement, faut vous mettre avec les priorités.
Un citoyen qui n'avait rien compris à ce dialogue explosa.
-Place ! qu'il gueula, place ! une femme enceinte se trouve mal !
-Place ! nom de Dieu, vous avez compris ? Une femme enceinte !
-Faites place ! Respect aux femmes enceintes et gloire à la maternité !
-Place ! Place !
-Faites place !


Raymond Queneau, Les fleurs bleues

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