dimanche 1 août 2010

Foxley le Galopant

Notre gare à nous est petite et campagnarde. Dix-neuf ou vingt personnes seulement s'y réunissent tous les matins pour attendre le huit heures douze. Le groupe que nous formons varie rarement et l'apparition fortuite d'un nouveau visage sur la plate-forme déclenche des remous de méfiance et de protestation comme celle d'un oiseau inconnu dans une cage à serins.
Mais normalement, en arrivant le matin avec mes habituelles quatre minutes d'avance, je les retrouve tous, ces braves et solides gens, toujours à la même place, munis des mêmes parapluies, portant les mêmes chapeaux, les mêmes journaux sous le bras, aussi inchangés, aussi inchangeables que les vieux meubles de ma salle à manger. J'aime bien cela.
J'aime aussi mon coin de fenêtre où je lis le Times au rythme des roues. Ce trajet, d'une durée de trente-deux minutes, fait du bien à mon esprit et à mon triste corps de vieillard. On dirait un long et vigoureux massage. Croyez-moi, rien de tel que les heures fixes et la régularité pour conserver la paix de l'âme. J'ai effectué près de mille fois ce petit voyage matinal et cela ne m'empêche point de m'en réjouir un peu plus à chaque fois. Aussi_chose déplacée mais intéressante_j'ai fini par devenir une sorte d'horloge vivante. Je peux dire sans hésiter si nous avons deux, trois ou quatre minutes de retard et je n'ai jamais besoin de lever les yeux pour savoir où nous sommes.
Quant au parcours de Cannon Street à mon bureau, il n'est ni trop long ni trop court, une saine petite promenade par les rues pleines de gens que si rendent à leur travail avec la même assiduité que moi. Comme il est rassurant de circuler parmi ces êtres dignes de confiance et si respectables qui vont directement là où les appellent leurs occupations au lieu de traîner sans but dans les rues ! Leurs vies, comme la mienne, sont réglées comme les aiguilles d'une bonne montre et, très souvent, nos chemins se croisent à la même minute du jour, au même endroit.


Roald Dahl, Bizarre ! Bizarre !

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