dimanche 8 août 2010

Ohé Lambert ! Où est Lambert ? As-tu vu Lambert ?

"Comment ! Fous foulez ma crocotile faire périr ! hurla le propriétaire revenu en courant. Nein, il périsse fotre mari plutôt que ma crocotile !... Mein Vater il montrait le crocotile, mein Grossvater il montrait le crocotile, mein Sohn il defient montrer le crocotile, et moi il montre le crocotile ! Tous montrer le crocotile ! Moi connu de ganz Europa, fous inconnus de ganz Europa, et fous payer tommage.
-Ja, ja, appuya l'Allemande en fureur, nous pas lâcher fous, fous payer tommage si Karlchen kapout !
-Et puis l'éventrer ne servirait à rien, ajoutai-je calmement, désireux que j'étais de ramener au plus vite Hélène Ivanovna chez elle, car notre bon Ivan Matviéitch, selon toute vraisemblance, doit planer dans l'empyrée.
-Mon cher ami, fit à ce moment la voix d'Ivan Matviéitch, - mon cher ami, mon avis est qu'il faut agir immédiatement au Bureau de surveillance, car l'Allemand n'entendra pas raison sans le concours de la police."
Ces mots, prononcés fermement et posément et révélant une peu ordinaire présence d'esprit, produisirent d'abord sur nous un tel effet de surprise que nous fûmes pour refuser d'en croire nos oreilles. Mais, on le devine, nous courûmes aussitôt à la cuve du crocodile, et c'est avec autant de déférence que d'incrédulité que nous écoutâmes l'infortuné prisonnier. Sa voix était assourdie, ténue et même aigue, comme si elle venait de très loin. Cela rappelait le son qu'obtient un plaisantin qui, passant dans autre pièce et couvrant simplement sa bouche d'un oreiller, crie pour imiter, à l'intention de ceux qui sont restés dans la première pièce, les appels de deux moujiks dans la plaine ou des deux côtés d'un profond ravin, jeu auquel j'ai eu un jour le plaisir d'assister à une fête chez des gens de ma connaissance.
"Ivan Matviéitch, mon chéri, tu es donc vivant ! balbutiait Hélène Ivanovna.
-Vivant et en bon état, répondit Ivan Matviéitch, et grâce au ciel avalé sans aucun dommage. La seule chose qui m'embête, c'est de penser à ce que diront mes chefs: avoir reçu un congé pour l'étranger et se retrouver dans un crocodile, ce n'est pas malin...
-Mon chéri, ne t'occupe pas de savoir si c'est malin ou non; ce qu'il faut avant tout, c'est trouver un moyen de t'arracher de là-dedans, interrompt Hélène Ivanovna.
-Quoi, arracher ! s'écria le patron. Non, moi laisse pas arracher ma crocotile. Le public maintenant il fient peaucoup tavantage, moi temanter futzig kopeks, Karlchen il crève pas.
-Gott sei dank ! approuva la patronne.


Dostoievski, Le Songe d'un homme ridicule et autres récits

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