dimanche 5 décembre 2010

Fresque truculente

L'Homme n'existe que dans la mesure où il est séparé du milieu qui l'entoure. Restez à l'intérieur ou vous périssez. Mourir, c'est se dévêtir. La Mort, c'est la communion. Se fondre dans le paysage peut être merveilleux. Ce n'en est pas moins la mort de notre tendre moi. Et ce que ressentait Pnine, en cet instant, ressemblait beaucoup à ce dévêtement, à cette communion. Il se sentait poreux, battu en brèche. Il suait, il avait peur. Un banc de pierre au milieu des lauriers lui permit de ne pas s'effondrer sur la contre-allée. Etait-ce une crise cardiaque ? J'en doute. Mon malade, en effet, était de ces gens singuliers et malheureux qui contemplent leur coeur (cet "organe conoide creux et musculaire", selon la révoltante définition de Littré) avec dégoût et terreur, avec une répulsion nerveuse, avec une haine nauséeuse, comme s'il s'agissait d'un monstre visqueux et redoutable, qu'on est bien obligé d'endurer en parasite qu'il est, hélas ! Parfois, quand les médecins, que ce pouls dégringolant et trébuchant étonnait, procédaient à un examen plus approfondi, le cardiogramme décrivait de fabuleuses chaînes de montagnes, indiquait douze ou treize maladies toutes mortelles mais s'excluant l'une l'autre. Pnine avait peur de se toucher le poignet. Et jamais il ne se risquait à dormir sur le côté gauche, même au cours de ces heures lugubres où l'insomniaque soupire après un troisième côté où s'étendre, après avoir essayé les deux autres qu'il possède déjà.


Vladimir Nabokov, Pnine

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Echos.