IMAGINATION active. Couché, mais éveillé, je revois le mur du rêve. Bon. Il symbolise entre autres la séparation d'avec moi-même. Il est aussi ce qui me sépare de la vérité ou d'une connaissance plus exacte, plus étendue. Il faut que je sache ce qu'il y a derrière. A droite, il y a bien cette petite porte close. Je m'approche de la porte, je regarde par le trou de la serrure: j'aperçois un oeil qui m'épie. Je me retire. Je m'approche, je regarde de nouveau. Je reçois un jet d'eau en plein visage et dans l'oeil. Je me retire? Une troisième fois je regarde. J'ai à peine le temps de m'écarter: on a lancé par ce trou une flèche qui va se perdre, derrière moi, dans la noirceur d'une de ces maisons en ruine qui se trouve derrière moi et qui ressemble à une molaire cariée. Une deuxième, une troisième, une quatrième flèche noire est lancée par ce même trou. Je m'éloigne de la porte et je reprends ma place en face du mur dans le jardin desséché. Cette fois R. est à ma gauche; à ma droite, menaçantes, d'autres flèches viennent me frôler. Je sais qu'elles ne me toucheront point mais elles m'avertissent qu'il ne faut plus que je m'approche de la porte. Si j'attaquais le mur de front ? Je m'élance et, à ma surprise, je fais un trou, assez grand. Je regarde. Je n'aperçois que du noir, un chaos. J'écarquille les yeux et je scrute le noir. Dans la masse des ténèbres j'aperçois de petites choses, blanchâtres. Je me dis que ce doit être des germes. Je franchis la brèche ouverte dans le mur, malgré une certaine angoisse, et me voilà seul dans les ténèbres. Je m'y habitue. J'aperçois un puits. J'arrive au fond: c'est une des salles de bains et de massage de la clinique. Comme après que j'ai pris le bain, je suis étendu sur le canapé en cuir recouvert de draps et de serviettes, enveloppé par les couvertures, comme une momie. Il y a de la lumière, la lumière du jour, dans cette salle. Au-dessus de moi, le puits, ouvert. J'ai l'impression d'être dans la crypte. Ainsi étendu, j'ai l'air de la statue d'un gisant comme on en voit sur les tombeaux dans le cryptes des cathédrales. On enlève mes couvertures, je m'habille, je monte par le puits où il y a maintenant, contre la paroi, une échelle en fer. Je me vois arriver au premier étage de la clinique, puis au second par les escaliers, j'entre chez Z., je lui demande: "que faut-il faire ?"
J'imagine que je retourne devant l'église. Je bouche la brèche, j'y parviens. On voit, sur le mur, l'endroit où j'avais fait le trou: le mur est là, avec, au milieu, un emplacement plus blanc, avec des pierres et du plâtre neufs.
Je renonce à m'occuper de ce mur.
Eugène Ionesco, Journal en miettes
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