M. irritable et au bord des larmes pendant tout le dîner, vraiment bouleversée et effrayée. Sa mère pense que j'ai une personnalité de schizoide. J'ai cru comprendre qu'elle avait parlé de moi à son psychiatre et qu'il est de son avis à mon sujet. Mme Fedder a demandé à sa fille de rechercher avec discrétion s'il y a eu des fous dans ma famille. J'ai cru comprendre que Muriel a eu la naiveté de lui dire d'où je tiens ces cicatrices sur mes poignets. Pauvre Muriel. Mais, d'après elle, cela inquiète moins sa mère que deux autres faits. Trois, pour être exact. Le premier: je fuis les gens et ne parviens pas à nouer des relations avec eux. Deux: visiblement, je suis bizarre parce que je n'ai pas séduit Muriel. Trois: il est manifeste que Mme Fedder a longuement réfléchi à une remarque que j'ai faite un soir pendant le dîner: j'ai dit que j'aimerais bien être un chat mort. La semaine dernière, à table, elle m'a demandé ce que j'avais envie de faire après l'armée. Avais-je l'intention de me remettre à enseigner dans la même université ? Avais-je l'intention d'enseigner, avant tout ? Serais-je intéressé par un travail à la radio, peut-être comme "commentateur"? J'ai répondu que j'avais l'impression que la guerre risquerait de durer longtemps, et j'ai ajouté que ma seule certitude, c'était que, si jamais la paix revenait, j'aimerais bien être un chat mort. Mme Fedder a cru que c'était une plaisanterie - obscure d'ailleurs. Une plaisanterie très élaborée. Selon Muriel, elle me prend pour un bel esprit. Elle a donc cru que cette déclaration, faite avec le plus grand sérieux, était de celles qu'on doit accueillir avec un petit rire très musical. Son rire dut sans doute me distraire de mes pensées, car j'en oubliai de m'expliquer. J'ai expliqué à Muriel ce soir qu'un maître du bouddhisme zen à qui on demandait quelle était la chose la plus précieuse au monde a répondu que c'était un chat mort, parce que personne ne pouvait lui mettre un prix sur le dos. M. a été soulagée, mais j'ai vu tout de suite qu'elle avait très envie de rentrer chez elle sans tarder pour assurer à sa mère que ma remarque était inoffensive. Elle est venue en taxi jusqu'à la gare avec moi. Elle a été très douce et de bien meilleure humeur. Elle a essayé de m'apprendre à sourire en étirant avec ses doigts les muscles du tour de ma bouche. Comme j'aime la voir rire ! Seigneur, je suis follement heureux avec elle ! Si seulement elle pouvait être plus heureuse avec moi ! Parfois, je l'amuse, et je crois qu'alors elle aime mon visage, mes mains et ma nuque; elle aime aussi dire à ses amis qu'elle est fiancée au Billy Black qui est passé à "C'est un enfant avisé" pendant si longtemps. Et je crois qu'elle est poussée vers moi par un mélange d'instinct maternel et d'instinct sexuel. Mais, dans l'ensemble, je ne la rends pas heureuse. Mon Dieu, aidez-moi. Ma seule consolation - terrible consolation - c'est que ma bien-aimée ressent un amour éternel et passionné pour l'institution du mariage. Elle veut tout le temps jouer à la dame. Ses objectifs conjugaux sont absurdes et émouvants. Elle a envie de brunir, de brunir très fort, d'aller trouver le réceptionniste d'un très bel hôtel et de lui demander si son mari a déjà pris le courrier. Elle veut acheter des rideaux. Elle veut acheter des vêtements de grossesse. Elle veut quitter la maison de sa mère - qu'elle en ait ou non conscience - malgré l'attachement qu'elle a pour elle. Elle veut des enfants, de beaux enfants, qui auront ses traits et non les miens. Je crois aussi qu'elle a envie d'orner son sapin de Noel avec ses propres ornements, pas ceux de sa mère.
J.D. Salinger, Dressez haut la poutre, maîtresse, charpentiers
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