mardi 19 octobre 2010

Actéon

René tira une espèce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de papier adhérentes à ses gencives, et regarda longtemps et avec attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.
-Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes.
Charles sentit un frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer jusqu'à son coeur.
-Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n'est-ce pas ?
-J'en ai peur, Sire.
-Et avec quel genre de poison ?
-Avec un poison minéral, à ce que je suppose.
-Pourriez-vous acquérir la certitude qu'il a été empoisonné ?
-Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac.
-Ouvrez-le, je veux ne conserver aucun doute.
-Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider.
-Je vous aiderai, moi, dit Charles.
-Vous, Sire !
-Oui, moi. Et, s'il est empoisonné, quels symptômes trouverons-nous ?
-Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac.
-Allons, dit Charles, à l'oeuvre.
René, d'un coup de scalpel ouvrit la poitrine du lévrier et l'écarta avec force de ses deux mains, tandis que Charles, un genou à terre, éclairait d'une main crispée et tremblante.
-Voyez, Sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces rougeurs sont celles que je vous ai prédites; quant à ces veines sanguinolentes qui semblent les racines d'une plante, c'est ce que je désignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout ce que je cherchais.
-Ainsi le chien est empoisonné ?
-Oui, Sire.
-Avec un poison minéral ?
-Selon toute probabilité.
-Et qu'éprouverait un homme qui, par mégarde, aurait avalé de ce même poison ?
-Une grande douleur de tête, des brûlures intérieures comme s'il eût avalé des charbons ardents, des douleurs d'entrailles, des vomissements.
-Et aurait-il soif ?
-Une soif inextinguible.
-C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi.
-Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.
-A quoi bon chercher ? Vous n'avez pas besoin de le savoir. Répondez à nos questions, voilà tout.
-Que Votre Majesté m'interroge.
-Quel est le contrepoison à administrer à un homme qui aurait avalé la même substance que mon chien ?
René réfléchit un instant.
-Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il; je voudrais bien, avant de répondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majesté a-t-elle quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné ?
-Oui, dit Charles; il a mangé une feuille d'un livre.
-Une feuille d'un livre ?
-Oui.
-Et Votre Majesté a-t-elle ce livre ?
Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le rayon où il l'avait placé et en le montrant à René.
René fit un mouvement de surprise qui n'échappa pas au roi.
-Il a mangé une feuille de ce livre ? balbutia René.
-Celle-ci.
Et Charles montra la feuille déchirée.
-Permettez-vous que j'en déchire une autre, Sire ?
-Faites.
René déchira une feuille, l'approcha de la bougie; le papier prit feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet.
-Il a été empoisonné avec une mixture d'arsenic, dit-il.
-Vous en êtes sûr ?
-Comme si je l'avais préparée moi-même.
-Et le contrepoison ?...
René secoua la tête.


Alexandre Dumas, La Reine Margot

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