mercredi 26 mai 2010

L'Enchanteur

Ils se mirent en route. La fillette marchait en tête, faisant tournoyer vigoureusement un sac en toile accroché à une lanière, et déjà tout en elle lui paraissait épouvantablement familier - la courbe de son dos étroit, l'élasticité des deux petits muscles ronds placés un peu plus bas, l'exactitude avec laquelle les carreaux de sa robe (l'autre, la marron) se raidissaient lorsqu'elle soulevait un bras, et puis les chevilles délicates, les talons assez hauts. Elle était peut-être légèrement introvertie, plus vive dans ses mouvements que dans sa conversation, ni timide, ni effrontée, et avec une âme qui semblait immergée, mais immergée dans une moiteur radieuse. Opalescente en surface mais translucide en profondeur, elle devait adorer les douceurs, les petits chiots et l'innocente supercherie des films d'actualité. Des filles comme elle, à la peau chaude, aux cheveux roussâtres et aux lèvres ouvertes, avaient leurs règles très jeunes et c'était pour elles pas plus sorcier qu'un jeu, c'était comme nettoyer une cuisine de maison de poupée... Et elle n'était pas très heureuse, son enfance, l'enfance d'une demi-orpheline: la tendresse de cette femme sévère ne ressemblait pas au chocolat au lait mais au chocolat amer - un foyer sans caresses, une discipline stricte, des symptômes de lassitude, un service rendu à une amie qui était devenu une charge... Et pour tout cela, pour l'éclat rubicond de ses joues, les douze paires de côtes étroites, le duvet de son dos, le filet de son âme, cette voie légèrement voilée, les patins à roulettes et la grisaille de la journée, la pensée inconnue qui venait de lui traverser l'esprit alors qu'elle regardait depuis le pont une chose inconnue... Pour tout cela il aurait donné un sac de rubis, un seau de sang, tout ce qu'on lui aurait demandé...


V. Nabokov

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