samedi 11 juillet 2009

Les Deux Cloportes

-"Si l'âme était simple" répliqua Bouvard, "le nouveau-né se rappellerait, imaginerait comme l'adulte! La Pensée, au contraire, suit le développement du cerveau. Quant à être indivisible, le parfum d'une rose, ou l'appétit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une affirmation ne se coupent en deux."
-"Ca n'y fait rien!" dit Pécuchet; "l'âme est exempte des qualités de la matière!"
-"Admets-tu la pesanteur?" reprit Bouvard. "Or si la matière peut tomber, elle peut de même penser. Ayant eu un commencement, notre âme doit finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux."
-"Moi, je la prétends immortelle! Dieu ne peut vouloir..."
-"Mais si Dieu n'existe pas?"
-"Comment?" Et Pécuchet débita les trois preuves cartésiennes; "primo, Dieu est compris dans l'idée que nous en avons; secundo, l'existence lui est possible; tertio, être fini, comment aurais-je une idée de l'infini?__et puisque nous avons cette idée, elle nous vient de Dieu, donc Dieu existe!"
Il passa au témoignage de la conscience, à la tradition des peuples, au besoin d'un créateur.
"Quand je vois une horloge..."
-"Oui! oui! connu! mais où est le père de l'horloger?"
-"Il faut une cause, pourtant!"
Bouvard doutait des causes.__"De ce qu'un phénomène succède à un phénomène on conclut qu'il en dérive. Prouvez-le!"


Flaubert, Bouvard et Pécuchet.