Je voyais aussi Gisèle à la surface d'une ville dense, lumineuse, dont les tours épousaient la forme de son corps comme les ressorts d'un matelas. Elle était joyeuse, triste, en colère, paisible comme une morte, en suspens au-dessus des destinées qui se poursuivaient dans les logements, les bars, les rues, et je la regardais sans l'aimer, avec l'indifférence qu'on voue aux enseignes, aux balustrades, aux trottoirs qui dégringolent, qui grimpent en se pressant pour ne pas se laisser distancer par les caniveaux.
J'éprouvais envers elle cette haine épaisse et blonde comme le miel, légère et noire comme les cinq cents poils de sa touffe, touche de gouache pudibonde pour cacher l'entrée du détroit où mon sexe se réfugiait au milieu des fontaines, dans le brouhaha de l'organisme qui peu à peu se taisait, devenait silencieux comme une forêt immobile entre la nuit et l'aube. Tandis que nous jouissions quelque part, ailleurs, loin de nous, vents contraires unis dans un tourbillon éphémère au-dessus des océans, des landes, des métropoles étendues à l'autre extrémité du planisphère, avant de retomber en nous comme deux cailloux, de nous hair à nouveau, de nous aimer encore, de nous lever ensemble comme un couple d'humains, d'échanger des tasses, des verres, des paroles en l'air qui s'échappaient par la fenêtre entrouverte, des sourires qu'on n'avait pas le temps de voir passer, des rires qui rejoignaient dans le square les aboiements des chiens, des regards qu'on aurait tant voulu garder pour nous et qu'on pourchassait de pièce en pièce quand ils s'envolaient comme des papillons.
Régis Jauffret, Asile de fous.
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